Naëm Bestandji : « En luttant contre l’islamisme, on lutte aussi contre l’extrême droite »

VdH : Vous venez d’évoquer la polémique relative au voile porté par Maryam Pougetoux, présidente de l’UNEF à Paris IV. Elle est selon vous un exemple du mouvement de fond qui touche ce syndicat et la gauche en général. Pouvez-vous expliciter votre propos ?

N.B. : C’est un mouvement de fond qui a commencé il y a plusieurs dizaines d’années. C’est hallucinant qu’une extrême gauche et une partie de la gauche socialiste soutienne une extrême droite religieuse. Pourquoi ? Car on ne perçoit pas le danger, contrairement au danger de Civitas ou des lefebvristes, les intégristes catholiques. Ils sont comme les islamistes, ils sont pareils. La différence, c‘est la stratégie politique qui est menée et c’est la perception qu’on en a à travers l’histoire. Les uns sont vus comme des oppresseurs potentiels, comme Civitas. Les autres sont perçus comme des opprimés, suite à l’histoire de la colonisation. Et ils jouent sur cette image d’opprimés. L’autre raison, c’est que Civitas, comme les lefebvristes, ont un point commun avec les salafistes, c’est qu’ils sont honnêtes. Ils disent : « On ne veut pas de la laïcité, on veut lutter contre la démocratie. » On les voit arriver de loin.

Les Frères Musulmans, c’est complètement différent. Ils veulent lutter aussi contre la laïcité, la République, mais pour cela ils veulent l’instrumentaliser de l’intérieur. C’est la rhétorique d’inversion, ils récupèrent tout ce qui nous fait sens pour le retourner contre nous. La laïcité qu’ils détestent, ils s’en prétendent les défenseurs, le sexisme qu’ils prônent, ils disent que c’est une nouvelle forme de féminisme. Le CCIF, qui est la branche juridique, idéologiquement parlant, des Frères Musulmans, est incroyablement anti-laïque. Marwan Muhammad, son ancien directeur, n’a pas cessé de transgresser la laïcité, notamment en tenant des discours politiques dans des lieux de culte. C’est interdit par l’article 26 de la loi de 1905. La laïcité, il s’en fiche. Mais les Frères Musulmans en ont besoin pour faire avancer leur idéologie, parce qu’ils savent très bien qu’avec les discours portés par Civitas ou les salafistes ou les lefebvristes, ils n’y arriveront pas.

« Les Frères Musulmans veulent instrumentaliser la laïcité de l’intérieur. C’est la rhétorique d’inversion, ils récupèrent tout ce qui nous fait sens pour le retourner contre nous »

Avec la victimisation, le fait de se faire passer pour des opprimés et en plus de dire « nous sommes laïques ; si vous n’acceptez pas notre radicalité, c’est que vous n’êtes pas laïques », ils sont très forts car ils arrivent à obtenir le soutien d’une partie de la gauche qui les voit comme des opprimés. Quand on y réfléchit, depuis quand l’intégrisme, de quelque religion que ce soit, serait-il de gauche ? Par définition, l’intégrisme religieux est d’extrême droite. Ce sont des gens d’extrême droite. A la Manif pour tous, il y avait de nombreux intégristes musulmans, qui d’ailleurs naviguent autour du CCIF, qui ont été aux côtés des intégristes catholiques. De nombreuses associations islamistes sont officiellement alliées à des associations d’intégristes catholiques, pour lutter contre le droit à l’IVG, par exemple, au nom de Dieu. Ces mêmes associations islamistes se retrouvent invitées à être intervenantes dans des colloques universitaires, je pense à celui de Lyon [NDLR en octobre dernier], en tant qu’associations musulmanes, pour parler des discriminations et de la laïcité. À aucun moment, les organisateurs du colloque n’auraient pensé à inviter Civitas. Par contre, ils invitent des associations d’intégristes musulmans, tout ça car les repères ne sont pas les mêmes. A partir du moment où des gens se présentent comme musulmans, laïques, féministes, pour l’égalité, pour la liberté des femmes – plutôt pour la liberté des femmes moins que l’égalité d’ailleurs – et bien les gens, au lieu de creuser, se disent : « Magnifique ! » Ça permet de lutter contre l’extrême droite traditionnelle, contre le FN. Et on ne va pas creuser ce qu’il y a derrière.