“Autopsie de la Bible” : entretien avec Thomas Römer

Bibliste et théologien, Thomas Römer est titulaire de la chaire « Milieux bibliques » du Collège de France. Son étude multidisciplinaire de l’Ancien Testament ébranle bien des certitudes et renverse bien des idoles.  Propos recueillis par Christine Pedotti et Sophie Bajos de Hérédia,PHOTOS CHRISTIAN ADNIN publié par Témoignage Chrétien

TC : Il y a un surgissement du fait religieux, appuyé sur des lectures très fondamentalistes des textes des grandes traditions religieuses. Votre travail scientifique prend de ce fait une soudaine actualité. Diriez-vous que vous faites une sorte de travail de démineur ?

Thomas Römer : La tendance qui consiste à prendre les textes à la lettre se renforce malheureusement. Certains veulent des réponses simples à des questions compliquées. La tentation, c’est de prendre la Bible ou le Coran comme des livres de recettes, qui disent ce qu’il convient de faire. C’est un leurre. Je mets quiconque au défi de faire une lecture intégrale, fondamentaliste, littéraliste, soit de la Bible, soit du Coran. C’est impossible, car d’une part, les textes se contredisent, et d’autre part, il faudrait régresser dans une autre civilisation, réintroduire l’esclavage, la peine de mort, la polygamie, l’inégalité homme/femme, abolir la démocratie.

Les textes, de l’Ancien ou du Nouveau Testament, tout comme le Coran, présupposent une société qui n’a rien à voir avec la nôtre. Imaginer pouvoir utiliser ces textes comme s’ils n’avaient pas une histoire ou un contexte historique, c’est une aberration. Lors du débat sur le « Mariage pour tous » où on nous a récité deux passages du livre du Lévitique pour dire : « L’union homosexuelle est contre la volonté divine ». On a beaucoup cité la première partie du verset : « quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, c’est une abomination. » Mais on n’ose pas dire la suite : « les deux seront mis à mort » – sauf dans le cas de la folie d’Orlando ! Et dans les mêmes chapitres (18 et 20), il est écrit que si on couche avec une femme durant ses règles, c’est également puni par la peine de mort. Mais là, les mêmes milieux disent: « ça, c’est la loi de l’Ancien Testament, qui est dépassée par le Nouveau Testament ». On se met un peu à la place de Dieu pour décider quelle loi sera encore applicable et quelles autres lois ne sont plus d’actualité.

En fait, on prend les textes qui convergent avec un certain positionnement idéologique et on le légitime en disant : « Ma position correspond au texte biblique, ou au texte coranique ». Dans certains États africains, l’homosexualité est punie de la peine de mort en référence à la Bible. Je suis horrifié quand on utilise ces textes – qu’ils soient bibliques ou coraniques – comme s’ils étaient tombés du ciel et qu’ils donnaient réponse à tous les problèmes auxquels sont confrontées les sociétés actuelles.