Esclavage, mémoire et plaques de rue : à Bordeaux, un «tabou tombe» en catimini

Depuis mercredi, dans l’ex-deuxième port négrier de France, les noms des esclavagistes bordelais présents sur des plaques de rue sont accompagnés d’explications historiques.

article par Eva Fonteneau publié sur le site libération.fr, le 10 06 2020

La municipalité de Bordeaux l’assure : «C’est un hasard de calendrier.» Mais il résonne fortement avec l’actualité. Alors que dimanche des manifestants déboulonnaient à Bristol – une ville du sud-ouest de l’Angleterre au passé esclavagiste et jumelée à Bordeaux – la statue d’un marchand d’esclaves du XVIIe siècle pour protester contre la mort de George Floyd aux Etats-Unis, les services de la mairie de Bordeaux ont déboulonné mercredi matin, en toute discrétion… des plaques de rue. Cinq au total, portant des noms de négriers. Les appellations n’ont pas disparu, mais elles laissent place à de nouvelles plaques explicatives qui décrivent le rôle de ces négociants bordelais qui se sont tous enrichis grâce à la traite négrière.

Sur la plaque de la rue David-Gradis, par exemple, on peut désormais lire : «La firme David Gradis et Cie a armé 221 navires pour les colonies de 1718 à 1789 dont 10 pour la traite négrière.» Ou rue Gramont : «Jacques-Barthélemy Gramont (1746-1816) a financé 3 expéditions de traite : une en 1783 et deux autres en 1803.» Une nouvelle étape pour la ville dans la reconnaissance d’un passé encombrant. A Bordeaux, entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècle, les historiens estiment qu’environ 500 expéditions ont déporté jusqu’à 150 000 captifs africains, ce qui en fait le deuxième ancien port négrier de France derrière Nantes.

«Laisser une trace»

«Le tabou est tombé, pointe Marik Fetouh, adjoint au maire chargé de l’égalité et de la lutte contre la discrimination. Sans équivoque, nous dénonçons aujourd’hui fermement ce crime contre l’humanité.» L’élu rappelle que c’était l’une des dix propositions faites à Alain Juppé en 2018 par la commission sur la mémoire de l’esclavage et de la traite à Bordeaux. «Le choix de ne pas débaptiser les rues, au-delà de la contrainte administrative que cela représente, a été retenu et encouragé depuis des années par les associations locales. Il y a un aspect pédagogique évidemment. Nous ne voulons pas tout effacer, mais laisser une trace pour se souvenir et ne pas oublier», complète Marik Fetouh. De même que «les services rendus à la ville» par ces cinq personnalités n’ont pas été occultés.

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