Pendant des décennies, nos reportages étaient racistes. Pour nous en détacher, il nous faut le reconnaître.

Nous sommes le 2 novembre 1930. National Geographic a envoyé un reporter et un photographe couvrir un événement majeur : le couronnement d’Haïlé Sélassié Ier, dernier empereur d’Éthiopie. Les trompettes résonnent, les prières s’élèvent vers les cieux, les guerriers manient l’épée en allégeance. L’article en question faisait 14 000 mots et comprenait 83 photos.

publié par National Geopgraphic, le 12/03/2018

Si une telle cérémonie en l’honneur d’un homme Noir avait eu lieu en 1930 aux États-Unis par exemple, et non en Éthiopie, il n’y aurait sans doute jamais eu de couverture médiatique. Pis encore, si Haïlé Sélassié Ier avait alors vécu aux États-Unis, il n’aurait sans doute pas fait partie des lecteurs de National Geographic dans une ville comme Washington où la ségrégation était très stricte, et n’aurait pas été autorisé à faire partie de la communauté National Geographic. Selon Robert M. Poole, auteur de Explorers House: National Geographic and the World It Made, (La maison des explorateurs : National Geographic et le monde qu’il a forgé) « Les Afro-Américains ne pouvaient pas en être membres – du moins à Washington – pendant les années 1930-1940. »

« Les cartes et les pipes en argile amusent les invités de Fairfax House », lit-on dans un article paru en 1956 sur l’histoire de la Virginie. Bien que ces maisons aient été tenues par le travail forcé d’hommes et de femmes Noirs, l’auteur affirmait qu’elles « représentaient un chapitre de l’histoire de ce pays dont tous les Américains sont fiers ».

Je suis le dixième rédacteur en chef de National Geographic depuis sa création en 1888. J’en suis la première rédactrice en chef, Juive de surcroît, deux groupes de population qui ont eux aussi été discriminés aux États-Unis. Il m’est douloureux de partager cet affreux état de fait qui fait pourtant partie de l’histoire du magazine. Mais puisque nous avons aujourd’hui décidé de faire une couverture exceptionnelledu sujet des « races », il nous faut faire cet examen de conscience avant de considérer de faire celui des autres.

Le principe même de races est une hérésie scientifique, et ne résulte d’aucune façon d’une différenciation biologique, comme l’explique Elizabeth Kolbert, mais d’une différenciation sociale aux effets dévastateurs. « Les distinctions raciales continuent de construire nos opinions politiques et d’influencer notre construction en tant qu’individus. »

La manière dont nous présentons les minorités a une importance cruciale. J’entends souvent les lecteurs de National Geographic dire que le magazine leur a donné un premier aperçu du monde. Nos explorateurs, nos scientifiques, nos photographes et nos journalistes ont transporté le public dans des endroits dont ils ignoraient jusqu’à l’existence ; c’est une tradition journalistique qui nous est chère encore aujourd’hui et dont nous sommes particulièrement fiers. Cela signifie que nous avons le devoir, dans chaque article, de présenter de la manière la plus juste et la plus authentique qui soit les différentes personnes que nous mettons en exergue.