Qu’est devenue Ruby Bridges, la petite fille noire qui avait dû faire sa rentrée scolaire sous escorte policière ?

En 1960, dans le Deep South ségrégationniste, elle fut la première Africaine-Américaine à intégrer une école blanche. Elle est aujourd’hui la dernière héroïne encore en vie de la lutte pour les droits civiques. Rencontre.

«Les enfants noirs escortés par des policiers fédéraux dans les écoles soumises à la ségrégation raciale sont les seuls aristocrates que les États-Unis aient produits », écrivait James Baldwin (1924-1987) dans un essai intitulé La Prochaine Fois, le feu. Si l’on suit le raisonnement jusqu’au bout, alors, force est de reconnaître que Ruby Bridges est une reine. À La Nouvelle-Orléans, en 1960, ne fut-elle pas la première écolière noire à intégrer une école blanche ?

De la souveraine, elle a d’ailleurs le port altier, la parole rare et même… le trône. À Memphis, Tennessee, en ce bel après-midi de mai, elle est assise sur une chaise luxueuse quand son mari n’a droit qu’à un austère tabouret. Devant eux se dresse le motel Lorraine, dans les locaux duquel un extraordinaire Musée national des droits civiques a été aménagé. On sait que c’est sur le balcon de cet établissement scrupuleusement conservé dans son état d’origine que Martin Luther King fut assassiné le 4 avril 1968…

Le 14 novembre 1960, Ruby a 6 ans lorsqu’elle entre à l’école primaire

Invitée d’honneur du festival organisé par le musée pour promouvoir la lecture chez les enfants, Bridges, très élégante avec son pashmina blanc autour du cou, regarde un spectacle de danse : des écoliers racontent dans une chorégraphie son histoire désormais légendaire… Le 14 novembre 1960, Ruby a 6 ans lorsqu’elle entre à l’école primaire William-Frantz, à La Nouvelle-Orléans. Massée devant l’école, une foule de racistes lance des slogans hostiles. La fillette, qui porte un nœud blanc dans les cheveux, doit être escortée par quatre agents fédéraux…

Six ans auparavant, un arrêt de la Cour suprême des États-Unis (« Brown v. Board of Education of Topeka ») avait jugé anticonstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. Les habitants blancs de La Nouvelle-Orléans avaient violemment protesté, jusqu’à ce qu’un juge de la ville leur donne tort. Ce jour-là, Ruby Bridges fut donc l’un des quatre enfants noirs à faire son entrée dans une école blanche. Le peintre Norman Rockwell a immortalisé la scène. Intitulée The Problem We All Live With, sa toile montre Ruby et ses gardes du corps longeant un mur sur lequel un simple mot a été tracé : « nigger ».

Tous les enfants blancs avaient été retirés par leurs parents. Ils n’admettaient pas que leur progéniture étudie en ma compagnie

À l’époque, Ruby n’avait rien compris à la scène. « Je pensais que c’était mardi gras », nous explique-t-elle dans une salle du musée décorée de portraits de Martin Luther King et de James Baldwin. Ce qui lui revient aussi en mémoire, c’est son école désertée. « Tous les enfants blancs avaient été retirés par leurs parents. Ils n’admettaient pas que leur progéniture étudie en ma compagnie. Pendant un an, j’ai été l’unique élève de l’établissement. Mais la maîtresse a continué à faire cours pour moi seule. » Cette enseignante blanche est une héroïne. Elle se nomme Barbara Henry et vit aujourd’hui à Boston. « C’est grâce à elle que je ne vois pas les choses à travers le prisme de la race », explique aujourd’hui Bridges.