Tania de Montaigne : « Il faut pouvoir dire noir, jaune, juif »

Que pensez-vous des réunions en « non-mixité racisée » ?

Je ne sais pas ce que cela représente en nombre, mais probablement moins que la place qu’on leur accorde dans les médias. Dans ces réunions, il y a toujours l’idée que « quelqu’un » est responsable de votre malheur, mais ce quelqu’un n’est pas convié. Plus fort encore, malgré son absence, ce quelqu’un occupe tout l’espace. La non-mixité ne m’intéresse pas. Si elle était destinée à produire des choses à transmettre et à partager, on pourrait en discuter, mais en réalité elle ne sert à rien, c’est juste un exutoire. On qualifie ces mouvements d’antiracistes, alors que si on écoutait ce qu’ils disent sans regarder leur couleur de peau, on n’aurait jamais l’idée de les désigner de la sorte…

Aucune couleur de peau n’autorise à faire son marché dans l’histoire. Car être français, ce n’est pas une affaire de couleur

Vous ne semblez pas spécialement préoccupée par les polémiques à répétition autour de l’appropriation culturelle…

Non, car nous ne sommes pas organisés sur une logique communautaire, et plaquer des notions anglo-saxonnes sur la société française ne fonctionne pas. Car la première difficulté en France, c’est que les gens couchent ensemble ! Voilà pourquoi en France la question des quotas est problématique. Quand les gens sont mélangés, comment déterminer qui est de quelle couleur ? C’est absurde. Sur la question de l’appropriation culturelle, c’est la même chose. Il faudrait définir ce qui relève de la culture d’un Français noir… Bon, noir comment ? Quel Noir ? C’est quoi, un Français noir ? Pour qu’il y ait appropriation culturelle, il faut être capable de définir qui est dépositaire de la « propriété culturelle », ce n’est pas gagné. J’ai vu cette pauvre Camelia Jordana se prendre des tombereaux de haine sur Twitter au motif qu’elle se serait « approprié la culture noire » en s’affichant avec des tresses africaines – dont je crains qu’elles ne soient d’origine égyptienne – lors de la cérémonie des César.

Cette radicalité vous inquiète-t-elle ?

La vie est trop courte pour se donner les moyens d’être pessimiste. On est entrés dans une ère du flou qui produit de la radicalité. Mais il ne faut pas se laisser sidérer par la radicalité morbide et ne pas la prendre pour ce qu’elle n’est pas : c’est bruyant, c’est impressionnant, mais cela ne représente pas grand-chose. Il faut pouvoir dire « noir », « jaune », « juif », il faut pouvoir s’interroger sur ce qu’est être français et mettre en garde les jeunes générations : ne vous laissez pas voler ce que vous êtes. Vous êtes français, quoi qu’en pensent les identitaires de tout poil. La langue que vous parlez, c’est comme le sang qui coule dans vos veines, cela fait partie de votre personne. On ne peut pas s’arranger et faire le tri dans ce que l’on aimerait garder ou pas, être français, c’est être le protestant qui a été assassiné à Paris comme celui qui l’a découpé, c’est être le juif qui est mort à Auschwitz comme celui qui l’a livré, c’est être le Noir qui est mort dans les bateaux comme l’esclavagiste… C’est tout cela, être français. Aucune couleur de peau n’autorise à faire son marché dans l’histoire. Car être français, ce n’est pas une affaire de couleur.

L’Assignation. Les Noirs n’existent pas, par Tania de de Montaigne, Grasset, 96 pages.