Tania de Montaigne : « Il faut pouvoir dire noir, jaune, juif »

Même si vous êtes élevé dans un grand esprit de partage et de fraternité, vous avez, comme moi, des interprétations de ce qu’est un Noir, un juif ou un musulman. Du coup, on se dit que si on sacralise le mot en y ajoutant une majuscule, un Noir, un Juif, ou un Musulman, on ne pourra pas se voir accusé de racisme. C’est pour cela qu’on croise des gens qui vous disent qu’ils adorent les Noirs, en ajoutant « Il y a une telle richesse en vous », ou quelque chose de ce type… C’est très gentil, mais ça revient à la même chose qu’une parole raciste, car les deux me dénient le droit d’être un être de culture. Je suis française depuis cinq siècles, mais comme je suis noire, je serais forcément d’ailleurs. Si vous êtes sympa, vous vous émerveillez de ma capacité à être là, si vous êtes raciste, vous me proposez de rentrer « chez moi ». En fait, dans les deux cas, vous supposez que je n’ai pas d’appartenance possible : les Noirs ne seraient traversés ni par l’histoire, ni par la singularité, ni par toute forme de culture. Cela signifierait que nous serions toujours étrangers à tout ce qui se passe ici et que nous ne pourrions nous imprégner de rien… En fait, l’organisation sociale produit de la nature à l’endroit où il y avait de la culture.

Si l’on suit votre raisonnement, les expressions « communauté noire », « communauté juive » ou « communauté musulmane » n’ont aucun sens…

Elles sont en effet absurdes, car elles supposent l’existence d’un bloc unifié qui agit en un seul nom. Cela laisserait supposer que tout Noir qui s’exprime le fait au nom de tous les autres. Or, on peut être un Noir sans papiers ou un Noir originaire du pays ; un Noir qui a de l’argent ou un Noir qui n’en a pas ; un Noir qui a grandi dans le 16e ou qui a grandi dans une cité… Bref, quand on me dit : « Quand même, ça doit pas être facile d’être une femme noire », je réponds qu’entre Michelle Obama et une migrante érythréenne, je ne sais pas ce qu’est une femme noire !

Je suis française depuis cinq siècles, mais comme je suis noire, je serais forcément d’ailleurs

Comment expliquer les divisions au sein de l’antiracisme ?

Si n’importe qui se fait insulter ou frapper pour ce qu’il est, le sujet, c’est le racisme. Si vous décidez de combattre le racisme, mais de n’intervenir que pour des gens qui vous ressemblent exactement, l’objet du combat n’est plus le racisme, mais l’identité. Et que faire lorsque ceux que je défends sont mis en cause dans des actes répréhensibles ? Se taire pour protéger le groupe ? Ce n’est pas sérieux. On confond la question des identités et celle de l’antiracisme. Ces groupes-là viennent chercher une culpabilité, ce qui leur permet de sanctuariser les combats en interdisant à d’autres d’entrer dans le sujet. Il y a dans cette manière de mener les combats l’idée d’une singularité à préserver, une singularité qui dispenserait de faire corps avec le reste de la société. Mais cette idée que l’on puisse être des individus très particuliers travaille avec le même dictionnaire que le racisme, l’antisémitisme ou l’esclavagisme ! Pour que quelque chose bouge, il faut que ce soit le sujet de tout le monde.