“un an de colère”, récit du journaliste de l’AFP qui a couvert le drame des Rohingyas

Nick Perry, journaliste, correspondant de l’Agence France Presse basé en Asie couvre l’actualité du drame des Rohingyas depuis le début. Il raconte ici ses différents états d’esprit tout au long de la crise. Un témoignage passionnant sur les coulisses du métier de journaliste de terrain…

article publié sur le blog making of de l’AFP, le 6 09 2018

Nick Perry Journaliste basé à New Delhi.   Tous ses articles

Cox’s Bazar (Bangladesh) — Ca a commencé avec un homme qui sanglote, un deuxième qui se met à pleurer, et puis un autre encore. Très vite, toute la colline s’est animée dans une plainte unique et émouvante, avec des centaines de réfugiés Rohingya, en prière, les paumes tournées vers le ciel de mousson, pleurant leurs morts et faisant le deuil d’une patrie qu’ils pourraient ne jamais revoir.Ce brusque accès de douleur m’a pris par surprise, et les yeux m’ont piqué rapidement.

Quelques instants avant, ces mêmes réfugiés affichaient pourtant un air de défi, marchant dans la chaleur du mois d’août entre les tentes de leur campement, -proche de la frontière du Bangladesh avec la Birmanie-, les poings levés et clamant : « Nous réclamons justice », pour marquer le premier anniversaire de la fuite, à la pointe du fusil, de leur village.

Myanmar-RohingyaDes milliers de réfugiés rohingya dans un camp au Bangladesh sont rassemblés pour marquer le premier anniversaire de leur expulsion de Birmanie. , (Photo courtesy of Nick Perry)

Après douze mois passés à couvrir la crise des Rohingyas depuis leurs camps de réfugiés, je ne pouvais pas m’empêcher d’encourager intérieurement ce peuple assiégé, -haï en Birmanie et rejeté au Bangladesh-, à revendiquer ainsi sa dignité.

Je les ai encouragés pour Juhara, rencontrée la veille, et dont le visage a été fendu en deux à la machette quand elle a essayé de fuir le pogrom s’abattant sur son village. Il lui manque un œil et une main, elle peut à peine parler, mais elle s’est sauvée – son mari et ses parents n’y sont pas arrivés.

In this photo taken on August 23, 2018, Rohingya refugee Juhara, whose name has been changed to protect her identity, poses for a portrait at the Kutapalong refugee camp near Cox's Bazar in southern Bangladesh.Jahara, une réfugiée rohingya, dont le nom a été changé pour sa protection, avec les blessures subies quand elle a été chassée de Birmanie. Camp de Kutapalong, près de Cox’s Bazar au Bangladesh. 23 août 2018. (AFP / Nick Perry)

Je les ai encouragés pour Jamal, 20 ans, un futur père qui a perdu son bras droit dans une volée de balles de fusil d’assaut, à peine adulte et handicapé pour la vie.

Je les ai encouragés pour cette femme rencontrée dans une hutte sombre quelques semaines avant qui a décrit à un enquêteur des droits de l’Homme, avec des détails épouvantables, comment quatre soldats l’ont violé en bande après avoir exécuté son mari et son enfant de un an.

A certains moments, il m’a été difficile de rester un observateur neutre.

J’ai effectué cinq missions dans la région frontalière depuis septembre 2017, quand la fumée des villages en feu envahissait l’horizon.