Couvrir Alep, la peur au ventre et le ventre vide (making of 1)

le blog making of de l’AFP  est une ressource d’informations exceptionnelle qui permet de compléter à l’échelle humaine la couverture journalistique classique … Première partie, le récit à la première personne…

En cinq ans, il a connu malheur après malheur: la prison du régime puis celle de l’EI, la mort de ses parents dans un raid, le siège de son Alep natal, la faim et l’enfer des bombardements. Malgré ce terrible parcours, notre correspondant Karam Al-Masri, photographe et vidéaste dans la partie rebelle de la deuxième ville de Syrie nous raconte au jour le jour, avec un courage qui ne vacille pas, l’histoire de cette métropole dévorée par une guerre sans merci.

Voici son témoignage, suivi de l’histoire de sa collaboration avec l’AFP racontée par la journaliste RanaMoussaoui. 

Syrian children sit amidst the rubble of destroyed buildings on July 6, 2016 in the rebel-held district of Tariq al-Bab of the northern city of AleppoAlep, juillet 2016 (AFP / Karam Al-masri)

ALEP (Syrie) – Quand la révolte a éclaté en 2011, j’avais presque 20 ans. A peine deux ou trois mois plus tard j’ai été arrêté par le régime, par le service des renseignements politiques. Je suis resté un mois entier en prison, dont une semaine en isolement total dans une cellule d’un mètre carré. C’était pénible, mais je suis sorti à la faveur de la  première amnistie en 2011.  Au début de la révolte, il y avait des manifestations pacifiques. Aucun bombardement. Il n’y avait que la peur de la détention ou des snipers dans la rue”.

L’année suivante en juillet 2012,  Alep a été divisée en deux, le secteur est aux mains des rebelles et le secteur ouest aux mains du régime. En novembre 2013, à 22 ans, j’ai été kidnappé par Daech  (acronyme arabe pour le groupe jihadiste Etat Islamique). Je me trouvais dans une ambulance avec mes amis, un ambulancier et un photographe. Nous avons été conduits tous les trois dans un endroit inconnu. C’était pire que dans les prisons du régime. C’était très, très dur.

Syrians shout slogans during an anti-regime protest in the rebel-held Bustan al-Qasr district in eastern Aleppo on May 5, 2016Manifestation contre le régime syrien dans le quartier rebelle de Bustan al-Qasr à Alep, en mai 2016 (AFP / Karam Al-masri)

Le photographe et moi sommes sortis six mois plus tard après une « amnistie » mais notre troisième compagnon, le secouriste, a eu moins de chance. Il a été décapité après cinquante-cinq jours de détention, ils ont filmé la vidéo et nous l’ont montrée : « Regardez votre ami, c’est ce qui va vous arriver bientôt ». Ils  nous ont vraiment terrorisés. J’étais très angoissé durant toute ma détention. Je pensais : « demain ça sera mon tour, après demain ça sera mon tour ».