Lilian Thuram : « On ne naît pas raciste, on le devient »

L’ancien joueur des Bleus était à Rennes pour parler du vivre ensemble. Il est devenu une figure incontournable du combat anti-raciste.  Interview réalisé par Pascale Monnier, Ouest-France 

Lilian Thuram, ex-star du foot, qui a participé, ce week-end, aux Assises nationales de la citoyenneté, à Rennes, pense que seule l’éducation peut déconstruire les mécanismes de domination. Entretien.

Pourquoi avoir créé une fondation contre le racisme, il y a dix ans ?

J’étais joueur de foot à Barcelone. Et lors d’un dîner au consulat de France, un monsieur d’un certain âge, amusé, me demande: « Que ferez-vous lorsque vous serez plus grand ? » Je lui ai donné une réponse de gamin: « Je vais changer le monde ! J’irai dans les écoles pour expliquer que le racisme n’est pas quelque chose de naturel mais un conditionnement culturel. » Il y a une histoire extrêmement profonde du racisme, comme il y a une histoire extrêmement profonde du sexisme.

Vous dites que le racisme est une construction intellectuelle, politique et économique…

Oui. On ne naît pas raciste, on le devient. Parlons du racisme lié à la couleur de la peau. Il faut comprendre comment la rencontre entre les peuples s’est faite. D’abord pacifiquement. Puis, plus violemment, avec la colonisation espagnole à l’époque de Christophe Colomb. La controverse de Valladolid (1550) fut un premier questionnement sur la façon dont les Occidentaux traitaient les Amérindiens. On admet que ceux-ci ont une âme comme les Européens ! Et afin de travailler les terres, on se retourne alors vers le continent africain. On réduit ses habitants en esclavage et on les déporte dans les Antilles et les Amériques.

Comment légitimer de tels actes ?

Il faut construire un discours, construire la notion de supériorité : « Ils ne sont pas comme nous, nous sommes supérieurs parce que blancs. »

Quels sont les mécanismes de domination qui transforment les différences en inégalités ?

Ce fut une volonté politique de dessiner cette ligne de couleur devenue infranchissable. Cela a duré plusieurs siècles. Un système réglementé par le Code noir, sous Louis XIV, en 1685. Cet ensemble de textes régit, dans les possessions françaises d’outre-Atlantique, « l’état et la qualité des esclaves » en les qualifiant de bêtes de somme ou de biens meubles, propriété de leur maître. Cela durera jusqu’en 1848, date de l’abolition de l’esclavage. Ce terrible Code noir est peu connu, même des juristes. Il a pourtant imprégné toute la culture française. Je veux juste rappeler que mon grand-père est né en 1908, soixante ans après l’abolition de l’esclavage.