Doc : « Les Routes de l’esclavage », l’héritage d’un drame universel

L’Afrique devient alors la terre d’élection des rapines humaines et la conversion des esclaves, qui permet de se soustraire à la dépendance, conduit à chercher toujours plus loin le butin humain nécessaire. A ce jeu, l’empire du Mali et Tombouctou, plate-forme du commerce transsaharien, atteignent une puissance exceptionnelle.

Le deuxième volet de la série, qui met en évidence le rôle capital des Portugais dans la mutation des usages esclavagistes – avec la bénédiction du pape dès 1455 –, permet de comprendre l’établissement du commerce triangulaire, dont l’île vierge de Sao Tomé devient le symbole. Négociant des esclaves avec les élites du royaume Kongo contre les produits portugais pour les livrer à Elmina, comptoir de l’or sur la côte ghanéenne, ils inventent un espace commercial autonome.

On a pu dire de ce confetti insulaire qu’il a été la première île des Caraïbes tant il en a servi de laboratoire pour concevoir la première plate-forme de déportation massive de captifs et élaborer un système de production d’une rentabilité inégalée : la plantation sucrière. Un nouveau chapitre de l’esclavage s’ouvre à Sao Tomé, où se célèbre le « mariage » de la canne et de l’homme noir, et apparaît le modèle accompli d’une société esclavagiste.

De là, le transfert du modèle vers le Brésil puis les Caraïbes n’est qu’une suite logique, même si la pauvreté en minerais rares y commandera une intensification vertigineuse des déportations noires. La traite transatlantique devient essentielle et les élites, européennes ou non, s’entendent pour accentuer cette course au profit. A ce jeu, l’Afrique équatoriale devient la cible essentielle.

Les épisodes suivants sont plus familiers. Les grandes puissances européennes imitent bientôt le modèle portugais et se dotent d’outils, système bancaire et compagnies d’assurances, qui rendent crédible le rêve de la suprême richesse. L’effrayante odyssée des captifs rappelle que tout esclavagisme procède d’une violence fondamentale. L’homme noir est réduit au rang de produit, le propriétaire pose en maître absolu. Et la terreur sans frein garantit le profit de ces plantations où la machine dévore sa main-d’œuvre.

Sur les bateaux, les individualités se dissolvent, pour qu’à l’arrivée il n’y ait plus que des Noirs face à des Blancs. Là se construit la notion de race, arme de soumission, « Blancs » contre « Noirs » dans le chaudron des Antilles.

Insurrections déterminantes

L’indignation face aux horreurs de la traite joue certes un rôle dans le mouvement abolitionniste en Europe et sa traduction judiciaire, puis politique ; mais les insurrections sont plus déterminantes, comme les solutions imaginées pour limiter les pertes de profit. C’est ainsi que les colonies anglaises renoncent à la traite dès 1807 plutôt qu’à l’esclavage, aboli près de trente ans plus tard.

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Pratique rétrograde et dégradante, ce crime contre l’humain disqualifie une nation parmi les puissances. Et l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis (1865) puis au Brésil (1888) répond à ce souci de figurer parmi les nations éclairées. « Civilisées ». Mais le reliquat est pérenne et le racisme relaie l’opprobre, ségrégation et relégation stigmatisant les victimes qu’on ne reconnaît pas comme telles.