Cinéma : “Enquête au paradis”, autopsie d’une Algérie bigote

Pourquoi le choix du noir et blanc pour votre film ?

Le titre du documentaire le dit : il ne s’agit pas d’une enquête sur le paradis, mais au paradis, l’Algérie où je tourne ce documentaire. C’est évidemment ironique. Je ne voulais pas donner le sentiment d’un paradis coloré. Une grande partie du film a par ailleurs été réalisée au Sahara, très photographique, et je redoutais une image trop folklorisée.

“L’Algérie recueille les fruits de la disparition de l’école républicaine.”

Pourquoi cette part fictionnée ? Que vous permet-elle ?

Les séquences fictionnées, familiales, renvoient à autre chose qu’à l’enquête menée par Nedjma. Elles permettent d’évoquer des événements qui faisaient l’actualité en Algérie au moment du tournage. De les lire comme autant de symptômes du paysage social et politique du pays. Comme le décès d’Aït Ahmed, figure historique de la guerre d’indépendance, éternel opposant au régime autoritaire mis en place depuis l’indépendance et qui, ultime pied de nez, a refusé d’être enterré aux côtés des officiels pour reposer dans son village natal de Kabylie. Ses obsèques ont drainé des dizaines de milliers de personnes qui réclamaient une « Algérie, libre et démocratique. »

Dans un autre registre, la fiction m’a servi pour parler du phénomène alarmant qu’a représenté au Salon du livre d’Alger le succès remporté par la traduction de Mein Kampf d’Hitler. Le livre, importé de Jordanie, s’est vendu comme des petits pains ! Quant à la séquence où la mère de Nedjma se rend sur les lieux où l’écrivain Tahar Djaout a été assassiné par les islamistes en mai 1993, elle constitue un hommage. Et résonne comme un appel à ne pas oublier la période sombre du terrorisme, tous les démocrates qui sont tombés. La stèle, c’est dingue, se trouve au milieu d’un parking, il faut se frayer un chemin au milieu des voitures pour la trouver. Elle est loin d’être mise en valeur. La décennie noire est occultée. On ne parle pas de cette période, le pays est comme frappé d’amnésie. Et beaucoup de gens passent devant cette plaque sans savoir de quoi il s’agit.

Les quelques articles sortis lors du tournage d’Enquête au paradisévoquaient un documentaire sur les journalistes algériens. Est-ce vous qui avez suscité cette fausse piste ?

J’ai réellement tourné dans les locaux d’un vrai journal, El Khabar. Un journaliste de ce quotidien arabisant a voulu savoir de quoi il retournait. Et comme je n’ai pas voulu répondre à ses questions, il a extrapolé. Tant qu’un film n’est pas terminé, je n’ai pas envie d’en parler.