Cinéma : “Enquête au paradis”, autopsie d’une Algérie bigote

En questionnant des Algériens de toutes conditions sur leur vision du paradis, Merzak Allouache livre un film sensible, où sous couvert de religion, il esquisse par touches successives un véritable état des lieux de la société algérienne. Récompensé au FIPA 2017, il sort en salles le 17 janvier 2018.

Propos recueillis par Marie Cailletet, entretien publié par Télérama le 17 janvier

Depuis quarante ans, et son premier long métrage Omar GatlatoMerzak Allouache nous donne, à intervalles réguliers, des nouvelles de la société algérienne. Après HarragasNormal !Le Repenti, il poursuit, avec Enquête au paradis, la chronique de la post-décennie noire, celle des années 90, des attentats, des massacres. Sous forme de docu-fiction cette fois, il continue d’explorer son pays meurtri, le silence qui s’est fait sur le passé et menace de tarir tout futur, la frustration, la violence larvée, la montée d’un nouvel intégrisme, l’hypocrisie du pouvoir. Au centre de son film, Nedjma, jeune journaliste d’investigation, choisit d’enquêter sur le paradis. Celui qu’agitent à tout va sur internet les prédicateurs salafistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Sillonnant le pays, croisant les propos de citoyens lambda et d’intellectuel(elle)s, elle interroge la prégnance de cette croyance dans la population, ses conséquences. Sobre, d’une redoutable efficacité et non dénué d’humour, le dispositif permet tout à la fois de déconstruire le discours wahhabite et de dresser un état des lieux de la société algérienne. De pointer le recul de la condition des femmes, de mettre à nu le malaise d’une jeunesse sans perspective tentée par les sirènes djihadistes, de radiographier un pays comme sans projet mais qui résiste encore…. Entretien avec son réalisateur.

Depuis quand avez-vous en tête ce film, autopsie passionnante de l’Algérie ?

L’idée de ce film a germé lorsque j’ai constaté la prolifération, sur Internet, des vidéos de prêche, comme celle sur laquelle s’appuie Nedjma pour mener son enquête. Au fil de mes tournages – Harragas en 2009, Le Repenti en 2013, Les Terrasses en 2015 – j’ai observé les mutations de la société algérienne, la prégnance grandissante de la religion. Si l’on porte son regard au-delà des milieux petits-bourgeois qui circulent, qui voyagent, existe une Algérie profonde où la vie est très dure. Les gens n’ont rien, en particulier les jeunes qui constituent la majorité de la population. J’ai vu leur « mal vie ». Ils n’ont rien à quoi s’accrocher, sinon Internet et les chaînes satellitaires qui ont façonné un monde nouveau qui parle très peu français et est tourné vers le Moyen-Orient.