« La radicalisation ne se fait pas que sur internet, c’est un mythe »

Depuis les années 2000, Ben O’Loughlin étudie la radicalisation et la désinformation. Sa conclusion ? La radicalisation en ligne est un phénomène négligeable.

article de Jeroen Zuallaert publié sur le site du vif.be le 24 04 2019

« Nous avons une image complètement erronée du fonctionnement du radicalisme. La presse indique constamment que la radicalisation est l’oeuvre de jeunes hommes barbus qui radicalisent les jeunes derrière leur ordinateur.Ce n’est tout simplement pas le cas. La radicalisation est un phénomène qui existe dans les groupes les plus divers.

Ben O’Loughlin est professeur en relations internationales à l’Université de Londres et conduit des études sur la désinformation et la radicalisation en ligne. Lorsque le combat contre le terrorisme s’est enflammé après les attentats du 11 septembre 2001, O’Loughlin a reçu la mission officielle de décrire le phénomène de radicalisation sur internet. Il a conduit ses recherches avec l’aide de groupes de discussion, où les scientifiques ont interviewé longuement et de façon approfondie, des gens qui consommaient de la propagande d’Al-Qaeda. Ensuite, il a tenté de découvrir les raisons de cette attirance.

La radicalisation ne se fait pas principalement sur internet, c’est un mythe explique Ben O’Loughlin. Selon nos études, il semble que les gens se radicalisent par ce qu’ils voient à la télévision et par des histoires relatées par leurs proches . Ils se mettent en colère pour deux raisons : ils trouvent qu’Israël se comporte de façon scandaleuse envers la Palestine ou ils ont le sentiment que les Américains font la guerre aux musulmans. »

Vous avez entamé votre étude à l’époque d’Al-Qaeda. Voyez-vous des différences avec l’EI ?

O’Loughlin : Il y a des différences de fond. La radicalisation d’Al-Qaeda était surtout inspirée par des intellectuels qui exploitaient les grandes dissensions entre les sunnites et les chiites. Dans le cas de l’État islamique, la situation est plus sensationnaliste, un peu comme si on entrait dans un jeu vidéo. Les individus attirés par l’EI, sont moins intéressés par les idées religieuses. Néanmoins, les partisans de l’EI n’ont pas été radicalisés via internet, au même titre que les partisans d’Al-Qaeda.

Comment a réagi le gouvernement face à vos découvertes ?

Lorsque nous avons présenté notre rapport au sein duquel nous expliquions que la radicalisation en ligne était un mythe, le ministère des Affaires Étrangères a décidé de nier nos découvertes. Les autorités préfèrent présenter la radicalisation en ligne comme un problème énorme parce que ainsi elles peuvent se donner l’impression de l’aborder efficacement. Cela donne l’opportunitésà des entreprises telles que Twitter ou Telegram d’annoncer qu’elles ont banni 150 000 comptes. Cela rend la mission tangible. Mais les services de police et de sécurité avec lesquels nous collaborons m’ont raconté que la part radicalisée en ligne ne représente que 10% du total. 90% de la radicalisation se passe donc hors ligne.