La lutte complexe contre le harcèlement scolaire

Une vraie prise de conscience s’est opérée. Ce qu’on considérait naguère comme une fatalité, de banals conflits entre enfants, est aujourd’hui pris à sa juste mesure: un problème de santé publique. Le phénomène est davantage reconnu, y compris par les victimes et les personnes impliquées. On sait aujourd’hui que des messages tels qu’«ignore-les», «concentre-toi sur tes cours» sont inaudibles pour des enfants en souffrance.

Y a-t-il un profil type d’élève agresseur ou agressé?

Il serait vain d’établir des catégories à l’emporte-pièce. Néanmoins, on remarque que les victimes présentent souvent des facteurs de vulnérabilité, des traits distinctifs qui les isolent des autres. Cela peut porter sur le physique, l’habillement, l’orientation sexuelle supposée ou réelle, une passion insolite jugée ringarde ou encore des capacités scolaires très faibles ou très hautes. Derrière le harcèlement, il y a souvent des logiques discriminatoires. On sait aussi que plus le climat de classe est mauvais plus le harcèlement est susceptible de proliférer. Le sentiment d’appartenance, de sécurité et de justice, en revanche, est un rempart.

En quoi le cyberharcèlement est-il différent?

Sur internet, l’audience est infinie et les conséquences durables. On ne sait pas qui a pu faire des captures d’écran d’un message malveillant posté sur les réseaux. Cela crée un sentiment d’insécurité, d’exposition permanente pour les victimes. Paradoxalement, il est plus facile pour elles d’obtenir des preuves, des traces écrites du phénomène, contrairement au harcèlement traditionnel, en classe, sur le chemin de l’école ou à la récréation, qui passe souvent inaperçu.

Comment expliquer cette loi du silence?

Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la honte pour les victimes, qui espèrent parfois que la violence va s’arrêter d’elle-même. De même, beaucoup d’enseignants attendent avant d’agir en se disant: tant que je n’ai pas vu, je ne peux pas juger. Or, les témoins font partie intégrante de la dynamique, si bien qu’il est souvent difficile d’obtenir des aveux. Autre problème: les enseignants ne sont pas tous formés pour repérer des signaux d’alerte. Lorsqu’il y a une chute des résultats scolaires, ils cherchent des réponses ailleurs avant de penser au harcèlement.

Quelles sont les conséquences du harcèlement à long terme?

Dans les situations les plus extrêmes, le décrochage scolaire peut engendrer de la phobie scolaire, un risque accru de suicide et de dépression. Un enfant qui n’apprend pas à socialiser de manière positive durant plusieurs années peut subir un traumatisme similaire à celui des enfants placés ou abandonnés. Les auteurs ont par ailleurs deux fois plus de risques d’être condamnés pour des faits de violence ou d’être au chômage au cours de leur vie. Face à ces enjeux, la responsabilité de l’école est totale, elle possède les clés pour que la socialisation se passe au mieux. La formation de tous les professionnels de l’école est cruciale pour la détection. Soumis à des logiques de groupe, à la loi du silence, le harcèlement, par ses actions répétées mais peu manifestes, reste encore trop souvent invisible. Sur le plan pénal, les voies judiciaires restent généralement peu porteuses, les actes de micro-violence n’étant pas reconnus par le Code pénal, pas plus que leur répétition.