Black, Rebeu, Babtou : pourquoi la France peine à nommer ses couleurs ?

La langue française utilise des détours pour ne jamais avoir à nommer la différence. Pour Kenza Aloui, marocaine, cette difficulté à appeler un chat un chat révèle en réalité une difficulté à accepter l’autre et donc, à vivre ensemble.

Depuis quelques temps, j’entends beaucoup le mot blanc, et ses déclinaisons. Il faut croire que le blanc, la femme blanche, les blancs, sortent des milieux militants, tous ensemble. Ils commencent à faire des apparitions furtives au détour d’une conversation, à un pseudo-débat pendant un brunch, à la radio, sur Facebook, presque jamais à la télévision. Le blanc serait-il en train de devenir lentement mais surement mainstream dans notre façon de parler ?

En anglais je suis habituée au mot « white », c’est la langue du White man’s burden après tout. Je l’ai adopté, je m’en sers sans me poser de questions. En français, le mot blanc me fait tiquer, de la même façon qu’une traduction Google Translate : passable mais pratique, maladroite et un peu gênante.

Le blanc, est défini par le Larousse comme une couleur analogue à celle de la neige, c’est exotique la neige. Le blanc est le résultat de la combinaison de toutes les couleurs du spectre solaire, c’est plutôt joli vu comme ça.

En tant que non-blanche issue d’un mariage interracial, ayant grandi au Maroc, j’ai très vite intégré les enjeux de la blancheur, de la blondeur, des yeux clairs et des cheveux lisses. C’est l’unique définition du beau. On y aspire, on investit en crèmes, maquillage, lissages des quatre coins du monde pour s’en rapprocher, et c’est la raison principale pour laquelle on ne s’expose pas au soleil. C’est un peu dur d’appréhender le beau de façon sereine coincé entre l’Afrique sub-saharienne et l’Europe. Nos critères de beauté sont encore colonisés, même si c’est en train de changer.

Contre toute attente, j’ai grandi dans un pays avec des blancs, autochtones. Si si, des vrais. Des indigènes blancs, nos blancs, qu’on définit comme tels, par leur aspect physique. Les nôtres. Et puis il y a les autres, les autres blancs, les Européens, les Américains, les blancs de l’extérieur. Les autres blancs, ceux de l’étranger, on ne les a jamais désigné par leur couleur.

En arabe, quoiqu’elle en dise, toute personne a forcément une religion. A quelqu’un qui se présente comme athée lui-même, ou que l’on désigne comme tel, on cherchera toujours à savoir quelle est sa religion “à la base” pour l’intégrer dans nos cases préexistantes. Ces cases, elles sont deux : nesrani ou non nesrani, en français, nazaréen ou pas nazaréen, en référence à Jésus (de Nazareth). En arabe, ce mot ne m’a jamais interpellée. Je ne l’ai jamais associé à un vocabulaire religieux et pourtant. Pendant des années, c’est un terme que j’ai entendu et utilisé comme l’équivalent de l’autre, l’étranger. Mais pas n’importe lequel. En faisant la liste de ceux qui justement ne sont pas nassara, je réalise qu’elle est sans appel: Les Noirs, les Juifs (et les Israéliens, du pareil au même), et les asiatiques de façon indifférenciée. Le Nazaréen c’est le blanc, tout simplement, le Chrétien qui superpose encore les définitions d’étranger et d’ancien colon : c’est l’étranger qui domine encore.

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