Aïssa Doumara, une Camerounaise dans les pas de Simone Veil

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Pour créer un cercle vertueux, il a fallu faire bouger les mentalités, comme l’explique Hamadou Hamidou, le maire de Maroua :

« Avec toute son équipe, Mme Doumara a persévéré dans une tactique d’approche intelligente des personnalités politiques, traditionnelles et religieusesElle mène de main de maître un travail de concertation incessant qui oblige toute notre société à s’interroger sur ses traditions pour attaquer le mal à la racine. Son parcours personnel agit comme un exemple, car elle a réussi à surmonter son traumatisme. Cette dame dégage quelque chose d’extraordinaire : son calme, son écoute respectueuse produisent beaucoup de résultats auprès des hommes. »

Mais le travail ne s’arrête pas là. Quand les représentantes de l’ALVF ne vont pas elles-mêmes à la rencontre des décideurs politiques, l’association produit un rapport annuel à valeur de plaidoyer sur la situation des femmes de l’Extrême-Nord pour aider les parlementaires à faire bouger la loi camerounaise. Celle-ci autorise le mariage dès 15 ans et le conservatisme pousse encore à marier les fillettes bien avant : au Cameroun, 11,4 % d’entre elles sont épousées avant leurs 15 ans et 18,8 % dans l’Extrême-Nord, selon les derniers chiffres disponibles de l’Institut national de la statistique et du ministère de la santé.

« Une cause plus grande que soi »

« Connaissant bien le pays et le territoire où travaille Aïssa, son action est particulièrement remarquable, explique Lady Ngo Mang Epesse, chercheuse en droits des femmes et journaliste camerounaise, membre du jury du prix Simone-Veil. Etre une militante féministe dans un nord majoritairement musulman, de surcroît isolé du reste du pays, est très compliqué. On n’est pas à Paris-centre où on peut brûler son soutien-gorge tranquillement ! »

La militante féministe franco-britannique Emily Bove, également membre du jury, explique le choix des jurés, parmi une centaine de noms sélectionnés par les ambassades françaises pour honorer la mémoire et l’action de l’ancienne ministre Simone Veil, rescapée d’Auschwitz, qui avait défendu la loi de dépénalisation de l’avortement en 1974 :

« Nous voulions que le lauréat ou la lauréate, à l’instar de Simone Veil, ait démontré une force personnelle dans son parcours, mais aussi dépassé sa propre histoire pour se mettre au service d’une cause plus grande que soi. »

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Le nom d’Aïssa Doumara revenait sans cesse dans les débats. « Il y a parfois un grand décalage entre les discours et le terrain, explique Emily Bove. Les leaders d’opinion ne sont pas forcément les faiseursAïssa Doumara, elle, n’a pas renoncé à son action première et cela lui donne une puissante légitimité. » « Ce prix, se réjouit Billé Siké,récompense le travail de toutes les militantes camerounaises et démontre que les Africaines luttent pour leur propre émancipation. »

Le 28 février 2019, un groupe de femmes de Mokolo qui avaient bénéficié des formations et du soutien de l’ALVF en 2017 à Maroua est venu faire la surprise à Aïssa Doumara pour la remercier et montrer comment elles s’étaient autonomisées. « J’ai été très émue de voir le chemin qu’elles avaient parcouru en moins de deux ans ! », confie Aïssa.
Le 28 février 2019, un groupe de femmes de Mokolo qui avaient bénéficié des formations et du soutien de l’ALVF en 2017 à Maroua est venu faire la surprise à Aïssa Doumara pour la remercier et montrer comment elles s’étaient autonomisées. « J’ai été très émue de voir le chemin qu’elles avaient parcouru en moins de deux ans ! », confie Aïssa. DR

Dès le retour au pays d’Aïssa Doumara après un mois d’absence, le gouverneur de l’Extrême-Nord, Midjiyawa Bakari, est venu lui apporter lors d’une cérémonie officielle organisée à Maroua, lundi 8 avril, une lettre de félicitations signée du président Paul Biya. Devant un parterre d’autorités politiques, administratives, militaires et religieuses, Aïssa Doumara ne s’est pas départie de son calme habituel, interpellant d’une voix douce les plus hauts responsables de son pays, parlementaires en tête, les invitant à dépasser le stade déclaratif des bonnes intentions et à réformer le Code civil pour que la protection des filles et des femmes soit enfin assurée par le droit camerounais.