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Tribune: “Les oublis d’un “manifeste”, par l’historienne Sophie Bessis

Anciens Président ou Premier ministre, certains signataires de l’appel contre «le nouvel antisémitisme» sont ceux qui ont abandonné des banlieues devenues ghettos et qui n’ont cessé d’accueillir des dictateurs prescripteurs d’un antisémitisme d’Etat.

Par Sophie Bessis, historienne ,  tribune publiée par Libération, le   

L’antisémitisme est chose bien trop grave pour que la lutte contre ce fléau soit instrumentalisée. Or, oubliant les tragédies qui ont ponctué l’histoire du XXe siècle et jetant de l’huile sur les brasiers d’un communautarisme en plein essor, les rédacteurs de l’appel contre «le nouvel antisémtisme» assimilent à une «épuration ethnique» les drames trop réels qui ont endeuillé au cours des dernières années nombre de familles juives françaises et le harcèlement inadmissible dont sont victimes des juifs dans certaines banlieues. Employée dans le contexte français quand on sait ce qui se passe dans d’autres régions du monde, l’expression est scandaleuse. L’antisémitisme connaît une nouvelle jeunesse en France et dans toute l’Europe. Est-il seulement le fait, comme ils le prétendent, de populations que leur appartenance à l’islam rendrait selon eux ontologiquement antijuives ? Il ne fait guère de doute qu’une fraction minoritaire de la jeunesse d’origine arabo-musulmane est perméable à la propagande des prêcheurs des mouvances salafistes qui ont fait de ses frustrations un terrain propice à la propagation de leur haine du juif. Outre le fait que ce «nouvel antisémitisme» ne remplace pas l’ancien, encore bien vivant, d’une France qui fut durant toute la première moitié du XXe à l’avant-garde de l’antisémitisme européen et qui en garde de beaux restes, il convient pour mieux le combattre d’en rappeler les ressorts. La République n’a pas seulement abandonné ces territoires perdus que sont nombre de banlieues, ghettoïsées par l’absence de transports, privées d’opportunités d’emplois, où l’école sans moyens ne peut plus remplir sa fonction d’éducation citoyenne, elle les a remises aux mains d’associations liées aux réseaux de l’islam politique, croyant pouvoir leur sous-traiter un semblant de paix sociale au prix de l’abandon des principes dont elle se proclame la garante. Sous les gouvernements de droite et de gauche, on a fermé les yeux sur cette salafisation progressive d’une population adolescente passée par pertes et profits par l’Etat.

Mais il y a pire, si l’on peut dire. Ces sommités qui s’indignent, ex-président de la République, ex-Premier ministre et autres personnalités d’envergure, sont les mêmes qui n’ont cessé d’accueillir en grande pompe dans les palais de la République les prescripteurs d’un antisémitisme érigé en doctrine d’Etat dans nombre de pays arabes. Ils ont déroulé le tapis rouge devant un Kadhafi qui, au début des années 80, avait créé une «radio de la haine» pour inciter ses voisins tunisiens à éliminer ce qui restait dans leur pays de population juive ; ont placé au premier rang d’un défilé du 14 Juillet Al-Assad, héritier dynastique d’un homme qui s’est entouré durant sa longue et sanglante carrière de criminels de guerre nazis réemployés pour la propagande antijuive de son régime ; ont fait depuis des décennies les yeux de Chimène à une Arabie Saoudite dont le wahhabisme militant sue depuis toujours la haine antisémite. Et ceux-là veulent donner des leçons à l’ensemble des musulmans dont beaucoup, en France comme dans leurs pays d’origine, s’attachent à combattre les racines et les propagateurs de l’antisémitisme ? C’est l’islam et lui seul qui est stigmatisé, comme si l’on ignorait que tous les textes sacrés se caractérisent par leur ambivalence et sont porteurs en même temps d’amour et de haine, de guerre et de paix, de tolérance et d’exclusion, comme si l’on ignorait que l’antisémitisme chrétien s’est revendiqué des Evangiles et de saint Augustin, et que les fondamentalistes du judaïsme brandissent la Torah à l’appui de leurs délirantes dérives. Enfin, assimilant une fois de plus l’antisionisme, position politique, à l’antisémitisme – modalité gravissime mais parmi d’autres du racisme, les auteurs enfourchent l’antienne d’une droite israélienne qui tente depuis longtemps d’assimiler toute critique de sa politique à de la haine antijuive. Or, il faut bien convenir, pour le déplorer et s’en alarmer, que la politique d’un gouvernement israélien passé depuis des années à l’extrême droite représente un danger pour les juifs du monde. Car sa volonté de faire de l’antisionisme un simple avatar de l’antisémitisme provoque en retour et en miroir une assimilation de tous les juifs à la politique d’un Etat où le déni des droits des Palestiniens et la haine de l’Arabe tiennent désormais lieu de seul horizon idéologique. Alors, oui, il faut lutter contre un antisémitisme qui relève partout la tête, non pas en stigmatisant une population dont une partie de la jeunesse a été enrôlée dans les chimères de l’extrémisme, non pas en condamnant in globo une religion au texte fondateur ni pire ni meilleur que ceux des autres, mais en unissant en un même combat tous ceux qui croient ici et ailleurs qu’un humain en vaut un autre en droits comme en dignité.