Aïssa Doumara, une Camerounaise dans les pas de Simone Veil

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Le bac en poche, Aïssa Doumara finit par grandir et part deux ans faire des études de droit à l’université de Ngaoundéré, à 170 km de ses enfants, une situation « trop compliquée ». Elle revient donc et continue le droit avec les cours en ligne de l’Université de la Francophonie, passe aussi un diplôme d’analyste-programmeuse et suit des séminaires de formation aux droits humains et à la sexualité.

En 1996, elle fait la rencontre de sa vie : celle de Billé Siké, une compatriote, ardente défenseuse de la cause des femmes en Afrique, sociologue et créatrice de l’ALVF en 1991. Deux ans plus tard, elles ouvrent l’antenne de Maroua. Elle a seulement 26 ans et déjà trois enfants. « Mon mari a vite compris qu’il valait mieux me soutenir, lâche Aïssa Doumara dans un rire. Ma ténacité a obligé tout le monde à respecter mes décisions personnelles. »

« Une tactique d’approche intelligente »

« Aïssa est très vive et c’est une bosseuse. Elle n’a jamais cessé de se former, raconte Billé Siké. Son écoute attentive et son pragmatisme ont permis une gestion rigoureuse et le développement de notre action. » Les années verront en effet la mise en place d’un maillage associatif serré qui couvre désormais les six départements de l’Extrême-Nord : les centres de Maroua et de Kousséri ont donné naissance à des petites structures d’aide à l’autonomisation et à la promotion des droits, où les jeunes femmes sont informées et accompagnées pour apprendre un métier.

Des « groupes d’initiative commune » voient aussi le jour pour encadrer les activités de microentreprises féminines. Une douzaine de « brigades de dénonciation » sensibilisent dans les communes et les écoles primaires à la question des mariages précoces et des violences faites aux mineures. Ces petites unités de 20 personnes, composées d’enseignants, de chefs traditionnels et religieux, de parents, de relais médiatiques et d’élèves, ont créé dix centres d’écoute afin de pouvoir rediriger les jeunes filles selon leurs difficultés. Enfin, des « clubs de jeunes filles » s’implantent dans une cinquantaine d’écoles, permettant de faire « remonter » le signalement de fillettes violentées, engagées dans un processus de mariage ou déscolarisées par leur famille. En 2018, l’ALVF a déjà secouru 1 155 personnes, tous centres confondus.

A droite, Aïssa Doumara en séance de travail avec le conseil d’administration de l’Association du lutte contre les violences faites aux femmes (ALVF) , le 3 février 2019.
A droite, Aïssa Doumara en séance de travail avec le conseil d’administration de l’Association du lutte contre les violences faites aux femmes (ALVF) , le 3 février 2019. DR

C’est cette entraide qui a permis, ces dernières années, la prise en charge des rescapées de Boko Haram. Depuis 2014, les djihadistes du groupe nigérian ont régulièrement fait des incursions en territoire camerounais, enlevant femmes, garçons et filles pour les enrôler, les réduire en esclavage domestique et sexuel et, parfois, les envoyer à la mort chargés d’une ceinture d’explosifs. Celles qui parviennent à s’évader ou sont libérées sont brisées. « On travaille sur les violences physiques et psychologiques qu’elles ont subies, parfois au-delà de l’imaginable, indique Aïssa Doumara. Mais à leur retour, elles sont stigmatisées par leur entourage. Du coup, on a décidé d’expliquer nos actions à la population grâce à la radio. Et on accompagne ces survivantes jusqu’à pouvoir les réinsérer par le travail. Cela peut prendre plusieurs années. »