Sciences Po Grenoble : « Ma colère s’est doublée d’un sentiment d’effroi”

Alors que le professeur d’allemand Klaus Kinzler, lui aussi qualifié d’ “islamophobe” et de “fasciste” sur le mur de l’Institut d’Etudes Politiques – Sciences Po Grenoble – le 4 mars dernier, s’est exprimé généreusement – y compris dans nos pages – sur cette sinistre affaire, l’autre enseignant visé, Vincent Tournier(1), s’est fait plus discret. Maître de conférences en science politique, spécialiste des attitudes politiques et de l’opinion publique, auteur d’un Portrait des musulmans d’Europe pour la Fondapol, il ne cache pas sa liberté de ton et son amour du débat. C’en est visiblement trop pour une minorité d’étudiants et d’enseignants capables de museler et même terroriser une majorité qui ne trouve pourtant rien à redire à sa démarche. Placé sous protection policière, touché par cette dénonciation publique, mais certainement pas coulé, Tournier revient sur ces événements et plus généralement sur la situation des sciences sociales en France. 

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart et publiés sur le site lepoint.fr, le  16 03 2021

Le Point : Vous dispensez depuis plusieurs années à l’IEP Sciences Po Grenoble un cours sur l’islam et les musulmans en France. Pourquoi ?

Vincent Tournier : Le cours en question est optionnel, ce qui permet déjà de souligner le caractère délirant de ce qu’il se passe. J’ai proposé cet enseignement en 2014, à une époque où je voyais bien qu’il se passait des choses très importantes sur le sujet de l’islam, dans un contexte d’indifférence de la part des médias mais aussi des universitaires. Les attentats qui ont suivi en 2015-2016, ainsi que la polarisation croissante de la société française sur ces questions, m’incitent à penser que je n’avais pas totalement tort.

Ces événements dramatiques ont aussi eu un revers. Le contexte s’est considérablement durci. Un climat de peur s’est également imposé après 2015. Tout ceci a créé une puissante incitation au silence. Dans un tel contexte, mon cours apparaît alors comme quelque chose d’incongru : pourquoi parler de tout ceci ? Vouloir aborder ces questions sur un campus, c’est déjà presque une forme de dissidence. Et puis l’énervement de certains étudiants est certainement renforcé par mon image personnelle. J’ai la réputation de parler franchement, librement, avec un côté provocateur que j’assume. Contrairement à la tendance actuelle des universités, qui considèrent que les étudiants doivent être choyés et protégés de toute « agression » verbale, je pense au contraire qu’elle doit rester le lieu où on doit bousculer les évidences et les dogmes, quitte à choquer. Naturellement, si je revendique une absolue liberté de ton et de parole, j’accorde la même liberté aux étudiants. La relation pédagogique n’est pas symétrique, mais je ne suis pas mesquin au point de les évaluer en fonction de mes idées.