Le poète et la cité : Léopold Sédar Senghor

Le poète et la cité : Léopold Sédar Senghor

 

SenghorPar David Gakunzi

Il fut un poète tombé en politique malgré lui ; il sera cet homme politique qui, un jour, prendra la décision de se retirer de la scène politique pour se consacrer  à la poésie. Il s’appelait Léopold Sédar Senghor. Né en 1906 à Joal, au Sénégal, Senghor vivra toute sa vie entre Sine et Seine, au carrefour des contraires, de la négritude et de l’universel, de la poésie et de l’action politique. Mais peut-on vraiment être à la fois un homme politique remarquable et un poète talentueux, exceptionnel ? Autrement énoncé, l’action politique est-elle compatible avec la création poétique ? Car si la solitude, l’obscurité sont la tentation du poète, le tumulte des hommes, la lumière constituent l’appel naturel de l’Homme politique. Et si le poète est guidé, transporté par l’inspiration, la sensibilité, la sensation, l’émotion, la passion, l’inflammation, l’homme politique n’est-il pas mû par la rationalité, le calcul froid, le sens du réel, la conscience de l’impossible, l’ambition de puissance, et parfois les honneurs et les prévenances ?

À première abord, poésie et politique représentent deux univers en discordance situés aux antipodes, l’un de l’autre : la politique étant l’art de l’accommodement avec la réalité, y compris avec ses vassalités et ses éclaboussures et la poésie le moyen ultime de l’évasion du réel vers l’imaginaire, vers l’idéal. Alfred de Musset n’a-t-il pas écrit un jour ce vers définitif : « La politique, hélas, voilà notre misère !». Et le sens commun de répondre par un adage : « Quand Dieu veut punir un peuple, il confie son destin à un poète ». Platon avait déjà dit sensiblement la même chose : il y a d’un côté, le poète, inspiré, libre d’esprit, libre de propos et ses délires ; et de l’autre côté, le politique, le législateur, le créateur des normes d’existence individuelles et collectives. D’un côté donc, une quête idéaliste de l’esthétique, de la vérité entière et radicale ; de l’autre, la vérité des choses, le réalisme de l’efficacité : la raison métaphysique face à la raison politique, en quelque sorte. Traduisez en vers baudelairiens : « L’action n’est pas la sœur du rêve ».

Et qui pourrait donc affirmer, soutenir le contraire ? Senghor. Oui, Léopold Sédar Senghor ou, disons, plutôt son destin singulier, ce destin singulier, somme du possible et de l’impossible. Que nous dit, en effet, l’itinéraire de l’enfant de Sine et de Joal ? Que la politique et la poésie sont conciliables, qu’elles sont deux acolytes, deux associées, deux complices sur les routes de l’histoire, car qu’est-ce la politique sinon la volonté de remodeler, de réécrire, de changer la vie ; et qu’est-ce  la poésie sinon l’art d’enchanter, de ré-enchanter le réel, d’embellir la vie ?

Léopold Sédar Senghor fut d’abord cette plume en éveil, à l’affût des vibrations intimes de son temps, cette plume chercheuse de l’essence de l’homme, c’est-à-dire un poète. Les griots sérère racontent qu’à l’heure de sa naissance, un immense baobab situé à l’entrée de la ville se fendit de tout son long, dans un effrayant crissement : les forces spirituelles qui l’habitaient venaient de prendre la tangente pour aller habiter dans la peau du nouveau-né et guider ses pas. Toujours selon la légende, Basile Diogoye Senghor, prédit alors à son fils un grand avenir : « Le jour où les oiseaux géants voleront dans le ciel en portant des hommes sur le dos, et le jour où le grand serpent pourra aller d’ici au Mali en portant des gens, ce jour-là, mon fils sera un des plus grands hommes. »