» Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en « care » »

C’est pourquoi une première forme – souvent féministe – de réhabilitation de la notion de « prendre soin » a consisté à défendre l’utilité, les compétences et la valeur (y compris en termes de salaire) de ce travail, et les mobilisations infirmières des années 1980 – « Ni nonnes, ni bonnes ni connes » – en ont été en France une des manifestations.

Reportage sur le burn-out des soignantes, 2012.

Mais c’est le cas également de tous les travaux sociologiques concernant les travailleuses et travailleurs « invisibles » de la prise en charge des jeunes enfants, des malades, des vieux, des personnes en situation de handicap, le plus souvent associé au « travail gratuit » des femmes en contexte domestique.

Les sociétés modernes sont donc paradoxales : elles prônent l’autonomie comme une valeur commune centrale tout en organisant la dépendance de la plupart à la réalisation de l’autonomie de certains et tout en disqualifiant ce travail de soutien indispensable. Au point que l’autonomie des femmes de classes moyennes et supérieures a été rendue possible moins par le partage du travail domestique (via la réduction de « l’autonomie » des hommes) que par le déport du travail de soin sur d’autres femmes plus dépendantes : nounous, femmes de ménage, auxiliaires de vie.

Au point que les tentatives d’introduction de cette thématique du « prendre soin » dans l’agenda politique a déclenché les disqualifications classiques d’une manière « féminine » – c’est-à-dire pas sérieuse – de faire de la politique.

Contester la notion d’autonomie

C’est précisément en raison de ces résistances inscrites au cœur d’une modernité masculiniste que la pensée féministe du care a été conduite à un changement de paradigme tendant à disqualifier, en retour, cette conception moderne et masculiniste de l’autonomie. Pour Joan Tronto, philosophe politique féministe, c’est la notion même d’autonomie qu’il faut contester car ce qui existe c’est exactement son contraire : les interdépendances et la vulnérabilité.

Des interdépendances dont les réflexions menées sur l’anthropocène montrent qu’elles sont beaucoup plus étendues que ne le pensait la modernité, incluant non seulement tous les humains mais aussi les non-humains, et ceci à l’échelle planétaire. Et une vulnérabilité dont on voit bien qu’elle ne concerne pas que certaines catégories d’êtres subalternes dont il faudrait « prendre soin » – enfants, malades, vieux..etc. – mais une vulnérabilité qui, comme le montre cet épisode épidémique, concerne chacun tout au long de sa vie et concerne le monde lui-même – dans ses dimensions environnementales, économiques, géopolitiques. En ce sens, à l’ère de l’anthropocène, le care c’est ce qui permet d’articuler les dimensions féministes de l’analyse des rapports de genre avec les dimensions écologiques de l’analyse des interdépendances contemporaines.

Martine Aubry, édile de Lille et partisane d’une éthique du care en politique depuis les années 2010, ici le 15 mars 2020 lors du premier tour des élections municipales. Francois Lo Presti/AFP

Autrement dit, le care n’est pas réductible à des « histoires de bonne femme » faisant irruption en politique, ce n’est pas seulement de la sollicitude à l’endroit de certaines personnes vulnérables, et ce n’est pas non plus une juste réhabilitation des travailleuses et travailleurs du soin, c’est plus fondamentalement l’enjeu central de la définition de ce que sont ou devraient être les solidarités sociales à l’ère de l’anthropocène.