” Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en « care »”

« Nous sommes en guerre » : à la lumière de ce que nous savons des interdépendances qui caractérisent notre époque, l’expression présidentielle face à l’épidémie de Covid-19 apparaît comme un contre-sens historique. Il est le témoin de la difficulté qu’ont les acteurs de l’ancien monde à comprendre, qu’à l’inverse, « nous sommes en care » – terme consacré par des travaux depuis deux décennies sur les vulnérabilités réciproques et la prise en compte des besoins de l’autre.

article par  Eric Macé  professue de sociologie à Bordeaux, publié sur le site theconversation.com, le  5 05 2020

C’est-à-dire que nous désormais obligés de « prendre soin » des humains et des non-humains à tous les niveaux d’échelle, conséquence d’une ère nouvelle marquée par les interdépendances mondialisées de l’anthropocène.

Pour comprendre les enjeux contemporains du care, il faut tout d’abord dépasser la disqualification théorique et politique dont cette notion a été l’objet en raison de son association au « féminin » et aux « femmes ». Cette disqualification remonte à loin, elle s’enracine dans une conception patriarcale et moderne de l’action.

La modernité qui a structuré les sociétés occidentales depuis le XVIe siècle est héritière d’un patriarcat plus ancien (notamment dans ses formes chrétiennes) qui dissociait et hiérarchisait déjà le masculin et le féminin.

Mais cette modernité a en propre d’avoir associé à une définition masculine de l’action une définition proprement moderne de l’autonomie, de sorte que l’action moderne par excellence – celle des savants, des politiques, des artistes, des conquérants, des ingénieurs, des capitaines d’industrie – est l’action d’individus libérés des obligations sociales et tout entier engagés dans leurs entreprises.

Or cette autonomie des modernes est à la fois puissante sur le plan idéologique et illusoire sur le plan empirique : pour que certains (hommes, blancs, riches, ambitieux) soient « autonomes », il faut que des « autres », assignés à aux tâches domestiques et de soin, assurent les conditions sociales nécessaires à cette autonomie en raison des interdépendances réelles de tous les êtres.

Rendre visible la notion de care

C’est tout ce travail indispensable de prise en compte et de prise en charge des interdépendances et des vulnérabilités que recouvre la notion de care, et cette activité a d’autant plus été invisibilisée qu’elle a été assignée à des êtres subalternes et disqualifiés – les femmes, les colonisés, les pauvres, les migrantes.

La naissance de l’hôpital moderne s’est faite ainsi par l’exclusion du savoir de certaines femmes (guérisseuses, accoucheuses) au nom d’une science médicale héroïque réservée aux hommes, et par l’assignation des femmes aux rôles subalternes d’un « prendre soin » associé aux compétences « naturelles » – et donc quasi gratuit – des femmes – infirmières, aides-soignantes, femmes de salle.