Mahi Traoré: «L’école française est le lieu de tous les possibles»

Pensez-vous que les choses changent?

Mahi Traoré : J’aimerais dire que oui, mais j’observe le même comportement aujourd’hui lorsque je regarde de ma fenêtre les groupes d’élèves dans la cour du lycée Lucas-de-Nehou dans le 5e arrondissement à Paris, le lycée professionnel du verre et du vitrail que je dirige. Les jeunes se regroupent entre eux par origines sociales, les Africains entre eux, les Maghrébins entre eux, c’est assez frappant. C’était aussi le cas dans le centre de Paris et des beaux arrondissements où j’ai travaillé avant et où les jeunes, disons «colorés», sont moins nombreux. Je trouve cela dommage, c’est une facilité, une peur de l’inconnu, de découvrir ce qui est différent.

«Au quotidien, j’essaie d’appliquer une bienveillance faite de rigueur. Bien sûr, il faut donner plus à ceux qui ont moins, mais il faut avoir les mêmes attentes pour tous.» Mahi Traoré

Vous regrettez que, sous prétexte que vous êtes africaine, l’Éducation nationale a tendance à penser que vous saurez forcément mieux vous y prendre avec des jeunes issus de l’immigration?

Mahi Traoré : Je reconnais que je parle bambara, ce qui facilite les choses avec certains parents, et qu’avec certains jeunes, cela marche aussi. Mais, de manière générale, cette politique du «grand frère» en vogue dans les années 1990 m’horripile. L’enfer est pavé de bonnes intentions. À l’époque, on prenait souvent un éducateur immigré parce qu’il était censé avoir de l’autorité sur les jeunes de banlieue. On a confondu l’éducateur, le surveillant avec le vigile. On ne les choisissait pas pour leur exemplarité, leurs valeurs, leurs compétences, mais pour leur stature. Cette politique n’a pas été reconduite. Il ne faut pas prendre les jeunes pour des imbéciles, ils ne sont pas dupes.

Que pensez-vous des activistes de la «cancel culture» qui souhaitent débaptiser le lycée Colbert, par exemple?

Mahi Traoré : Avant de débaptiser le lycée Colbert, mieux vaudrait enseigner et expliquer ce qu’était véritablement le code noir aux enfants. C’est plus intéressant pédagogiquement de révéler toute la cruauté et toute la violence insupportable, ce qu’on a oublié et, souvent jamais su de cette loi atroce plutôt que de vouloir tout écraser, tout oublier. On n’oublie jamais. À un moment, j’ai failli habiter Bordeaux, et mes amis maliens m’ont déconseillé, en me rappelant que c’était une ancienne cité du commerce triangulaire, et que les Bordelais étaient racistes. Je trouve ça idiot de penser ça aujourd’hui, mais je pense aussi qu’il est bien d’enseigner cette histoire-là et de rappeler ce qui s’est passé.