Mahi Traoré: «L’école française est le lieu de tous les possibles»

ENTRETIEN Première femme proviseure à Paris d’origine africaine, Mahi Traoré, 48 ans, est avant tout une femme libre. Entrée à la Sorbonne en 1994, après une enfance passée à Clichy-la-Garenne puis Bamako (Mali), elle livre avec humour un discours à contre-courant des témoignages victimaires inspirés de la «cancel culture» des universités américaines. Lauréate du Concours de personnel de direction en 2012, elle est l’auteur, avec Frédéric Béghin, de « Je suis noire mais je ne me plains pas, j’aurais pu être une femme (Robert Laffont).
entretien par Sophie de Tarlé publié sur le site lefigaro.fr, le 17 09 202

Dans cet entretien la proviseure d’origine malienne lance un message d’optimisme et de persévérance aux jeunes, notamment aux jeunes filles d’origine africaine.

Le Figaro. – Pourquoi un livre sur votre vie?

Mahi Traoré. – J’avoue que, quand Frédéric Béghin et l’éditeur Robert Laffont m’ont proposé de raconter mon parcours, j’ai d’abord refusé. J’avais peur d’être manipulée, qu’il y ait un piège. Je n’avais pas envie d’écrire un livre de revendications. Une fois rassurée, j’ai voulu parler de mon ressenti à travers des anecdotes caustiques de ma vie, dénoncer certaines choses bien sûr, mais avec distance. Il y a toujours des gens racistes, mais j’ai rencontré aussi sur mon chemin bien plus de personnes bienveillantes. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont devenus le réceptacle de beaucoup de haine. J’ai préféré répondre par un livre ; le livre, c’est l’ADN de notre pays, la France.

Même si votre livre n’est pas un livre revendicatif, on comprend qu’être noire, ce n’est pas toujours simple…

Mahi Traoré : Si, à la Goutte d’Or, je passe inaperçue, dès que je suis dans une sphère où je ne suis pas censée être, on me ramène toujours à la question: d’où venez-vous ? Quand je vais chercher mon enfant à l’école, il n’est pas rare qu’on me prenne pour la nounou. Lorsque j’étais proviseure adjointe dans un grand lycée parisien réputé pour ses classes     préparatoires, une professeure de lettres m’avait demandé de faire des photocopies, me confondant avec la secrétaire. Même en tant que proviseure, alors que forcément si je suis fonctionnaire, je suis française. Je comprends, c’est normal d’être curieux, mais à la énième fois, ça m’énerve. Et je réponds en général que je suis suédoise!
Enfant, j’étais scolarisée à Clichy-la-Garenne, et je n’ai jamais eu conscience d’être noire. J’ai été très heureuse, même si nous n’étions pas riches. Ensuite, je suis repartie pour le Mali et, après mon bac passé à Bamako, je suis revenue pour faire mes études supérieures en France. Quand je suis arrivée à la Sorbonne en 1994, dans ma promotion, nous étions quatre jeunes filles noires en lettres modernes. Nous nous sommes mises ensemble, par peur de l’inconnu sans doute. Avec humour, j’appelais notre petit groupe «les Noiraudes», en référence au dessin animé où la vache s’appelle la Noiraude. J’étais toutefois déçue de si peu me mélanger avec les autres étudiants parisiens. J’avais essayé aussi d’intégrer un petit groupe de réflexion philosophique qui se réunissait régulièrement dans un café, mais je sentais que je n’étais pas la bienvenue.