« Le visiomachin, je n’y connais rien ». La fracture numérique renforce le sentiment d’exclusion de millions de Français

Ce même « handicap » a également surgi dans la vie d’Aline (qui témoigne sous un prénom d’emprunt). L’ordinateur, cette mère célibataire de deux enfants avait appris à s’en passer : « pas les moyens » avec les fins de mois « dans le rouge ». D’autant qu’au Grand-Bellevue, à Trélazé, tous les habitants savent pouvoir compter sur un « plan B » : les PC que la régie de quartier et d’autres associations mettent à leur disposition. C’était compter sans la fermeture de ces accueils de proximité.

Aline était loin d’imaginer que le petit écran de son smartphone leur deviendrait aussi indispensable. Ils sont désormais trois à se le disputer pour tout : les e-mails professionnels, la scolarité des enfants, la CAF, Doctolib, les courses alimentaires en ligne, mais aussi les séries, les jeux et les réseaux sociaux qui permettent de passer le temps et de maintenir les liens. Connexion intensive oblige, les 43 euros de forfait de 50 gigas « sont partis en fumée en moins de deux », il a fallu recharger une fois, 25 euros. Et supporter de passer les derniers jours de mars « coupés du monde ».

En seconde professionnelle menuiserie, le fils d’Aline s’accroche comme il peut pour rendre ses cours. « Mon frère nous les a déposés, mon fils les écrit à la main, puis je les prends en photo et les renvoie aux profs avec mon portable, explique Aline. On s’abîme les yeux, on est toujours en retard, ça crée du stress ». Agent d’accueil au sein d’une association du quartier où elle assure d’ordinaire des ateliers de médiation numérique, Aline sait qu’ils sont nombreux dans son cas : « Les trois quarts des familles d’ici n’ont que des smartphones. Leur pratique d’Internet se limite aux réseaux sociaux, ils ne savent pas faire d’autres démarches. » Le confinement risque d’exacerber les inégalités scolaires, craint-elle : « Ça pénalise encore plus les jeunes qui ont déjà des difficultés. » Entre 5 % et 8 % des élèves auraient été perdus par leurs professeurs, qui n’arrivent pas à les joindre, a estimé le ministre de l’éducation.

« Ça crée du stress »

Avec des douleurs « infernales » aux jambes dues à l’arthrose et un mari invalide, Claudine, couturière de 61 ans en recherche d’emploi à Strasbourg, aimerait ne plus avoir à patienter de longues heures debout dans les files des supermarchés ou des administrations. Si elle savait le faire, la sexagénaire commanderait ses courses en ligne. Les guichets du Pôle emploi ayant fermé eux aussi, les milliers de chômeurs qui s’actualisaient d’ordinaire en agence doivent apprendre à le faire à distance, par téléphone ou Internet. Claudine devra demander à sa fille de l’aider. Elle a suivi une formation à l’Emmaüs Connect de Strasbourg. Mais l’apprentissage prend du temps, surtout à son âge.