L’« illectronisme », cause nationale

HOMO NUMERICUS. La numérisation de nos vies laisse sur le bord de la route une population nombreuse qui ne maîtrise pas les codes de la technologie. Une situation qui doit nous interroger sur le modèle de société que nous voulons. Par Philippe Boyer, directeur de l’innovation à Covivio.

tribune pubiée sur le site latribune.fr, le 10 12 2019

Dans moins d’un mois sera publié le très attendu et commenté rapport annuel du Défenseur des droits[1], autorité administrative indépendante créée en 2011. Les missions de cette récente institution sont doubles : défendre les personnes dont les droits ne sont pas respectés et permettre l’égalité de tous les citoyens dans l’accès aux droits. C’est au titre de cette notion « d’égalité » de tous devant la loi et les services publics que le Défenseur des droits profita de la publication de son dernier rapport annuel, sorti en janvier de cette année[2], pour lancer un véritable cri d’alarme.

Avec pour titre « Dématérialisation et inégalités d’accès aux services publics », Jacques Toubon ne manqua de souligner que si «la dématérialisation offre de nouveaux moyens d’accès aux services publics et permet de simplifier l’accès aux informations et aux documents administratifs pour une majorité d’usagers … », cette démarche qui repose sur de nouveaux outils numériques « comporte un risque de recul de l’accès aux droits et d’exclusion pour de très nombreux usagers ». Et d’insister sur le fait qu’avec l’objectif gouvernemental d’une dématérialisation de la quasi-totalité des services publics d’ici à 2022, nous risquons d’accentuer la fracture numérique qui touche d’ores et déjà un nombre croissant de nos concitoyens.

Ce thème de la fracture numérique (aussi appelé « illectronisme », contraction d’illettrisme électronique, pour désigner la difficulté à maîtriser les outils technologiques, et notamment Internet) n’est pas nouveau. Il y a près de 10 ans, un collectif de chercheurs en sciences sociales avaient déjà publié un ouvrage au titre sans ambiguïté « Pour en finir avec la fracture numérique[3] ». La thèse, on s’en doute, visant à analyser les raisons économiques, culturelles et sociales de l’exclusion du numérique. Dix années après, et comme le souligne le Défenseur des droits, les choses ne se sont pas améliorées, voire, et c’est une quasi-certitude, elles ont empiré alors que le numérique, quant à lui, a continué à gagner du terrain dans tous les domaines de nos vies.

Enfer numérique
Une enquête de l’INSEE parue en octobre dernier (4) revient en détail sur ce phénomène qui ne touche pas seulement les personnes âgées, loin de là. Dans le détail, 35 % des usagers d’Internet au cours des 3 derniers mois manquent de toute compétence dans au moins un des quatre domaines d’activités sur Internet ou sur logiciels ; en ajoutant les non-usagers d’Internet, 48 % de la population possèdent des capacités numériques faibles ou nulles. Et comme en écho à ce phénomène inquiétant à l’heure où la quasi-totalité des démarches de la vie quotidienne peuvent/doivent se faire en utilisant un clavier et une souris, la Mission Société Numérique[5] soulignait déjà, en 2017, que 13 millions de Français sont éloignés du numérique du fait de ces « fractures d’usages » que sont notamment le niveau d’étude, l’âge ou encore les lieux où l’on habite.