« Le visiomachin, je n’y connais rien ». La fracture numérique renforce le sentiment d’exclusion de millions de Français

« L’accès au matériel et à la connexion pour accéder à ses droits, aux soins à distance, ou alerter en cas d’urgence apparaît comme une nécessité vitale, d’autant plus en ce moment », souligne Marie Cohen-Skalli, directrice de l’association Emmaüs Connect, qui aide les plus fragiles à s’équiper et à se former au numérique.

Alors que de nombreux Français ne pourraient envisager le confinement sans écrans ni connexion à haut débit leur permettant de télétravailler, d’étudier et d’être en lien permanent avec leurs proches, les éloignés du numérique doivent composer sans.

Un achat inconcevable

« Ça ajoute de l’isolement à l’isolement », résume Stella au bout du combiné, d’un ton las. Depuis que ses enfants sont partis, cette quinquagénaire vit seule dans sa bâtisse en pierre, dans un hameau « loin de tout », aux confins des Combrailles (Puy-de-Dôme). Elle ne dirait pas non à un smartphone qui lui permettrait de faire « comme tout le monde » : recevoir des photos et des vidéos de sa fille et de son petit-fils de 4 ans, qui résident à 400 km. Impossible avec son portable bas de gamme, qui permet tout juste d’appeler et d’envoyer des SMS, « quand ça passe ». Dans certaines zones peu denses, la 4G et le haut débit se font encore attendre.

« Mais ça coûte combien un smartphone, 500 euros ? » Un achat inconcevable, avec ses 900 euros en contrat d’insertion à la blanchisserie. Stella a récupéré l’ancien ordinateur de sa fille il y a peu, mais ne sait pas très bien s’en servir. « Le visiomachin, j’y connais rien. »

A Boissey-le-Châtel (Eure), c’est la même solitude, couplée à l’impuissance de « ne pas savoir faire », que raconte d’une voix douce Catherine, 65 ans, ancienne cadre de la caisse primaire d’assurance-maladie. Quatre semaines déjà que la retraitée n’a pas vu ses petits-fils de 11 et 6 ans. Le téléphone ne lui suffit plus. « Avant, j’avais la perception inverse : pour moi, l’écran coupait les gens les uns des autres, dit cette littéraire. Aujourd’hui, je réalise que ne pas savoir faire tout ça me handicape. »

Le handicap de Marie (dont le prénom a aussi été changé), étudiante de 23 ans, se joue ailleurs. La jeune femme prépare le concours du Capes. « Pour des raisons financières », elle n’a jamais pu s’équiper correctement. Aujourd’hui confinée chez ses parents à Pont-du-Château (Puy-de-Dôme), sans ordinateur ni Wi-Fi, Marie se retrouve contrainte de rendre ses travaux péniblement pianotés dans l’application Word de son téléphone. Comment, alors, se concentrer, faire des recherches complémentaires ? « Dans un premier temps, on pleure…, lâche-t-elle, résignée. C’est pas des choses qu’on prévoit. » D’ordinaire, l’étudiante rédige ses devoirs à la main ou utilise les ordinateurs de la bibliothèque universitaire. Celle-ci est fermée jusqu’à nouvel ordre. Le confinement lui a aussi fait perdre son petit boulot.