James Natchwey et le fardeau de l’humanité

Ses images sont celles de victimes suppliciées, torturées, de martyrs des conflits contemporains, de la Bosnie à l’Afghanistan ou de Gaza au Rwanda. On le présente comme « le héros du photojournalisme » mais l’homme est quelque part brisé par les conflits qu’il a couverts, fatigué par les parcours sans fin sur les champs de batailles, bouleversé par les massacres observés, marqué par le sort réservé aux victimes des catastrophes naturelles ou des pandémies du siècle.

article publié sur le blog de l’ancien journaliste Philippe Rochot le 15 juin 2018 

 

Cisjordanie et la deuxième intifada dans les territoires palestiniens. Année 2000. (c) James Nachtwey. Hood Museum of Art. Dartmouth.

Le terrain d’opération de James Nachtwey est fait de ces drames qui endeuillent l’humanité, ce côté obscur de la force qui détruit lentement le témoin quand il est trop exposé. Mais le reporter tient bon, estimant qu’il faut continuer de montrer et de raconter, seul moyen de faire bouger ceux qui ont le pouvoir d’agir. Nachtwey fait partie des photographes et des reporters qui se sentent investis d’une mission vis-à-vis de l’humanité, comme s’il devait à lui seul porter le fardeau de la misère du monde… Mais pareille motivation l’aide à tenir face aux drames humains, aux tragédies et aux catastrophes auxquelles il est confronté.

Expo « Memoria ». Parmi les dix-huit thèmes traités, celui des migrants. En 2015, 800 000 migrants on traversé la mer Egée.

Sa passion pour le photoreportage de guerre remonte aux années 70 et depuis un demi-siècle il a toujours gardé la même ligne de conduite: “J’ai été inspiré par les photographes de la guerre du Vietnam et par le mouvement des droits civiques. Ces images ont eu un impact important sur moi et ont changé mon opinion sur ce qui se passait dans la réalité.”
La Maison Européenne de la Photo présente 200 de ses clichés réalisées en quatre décennies de reportage : un aperçu de l’enfer de Dante où celui qui pénètre aura du mal à trouver l’espérance. Tirages en noir et blanc pour la plupart, exposées dans la pénombre, mettant en valeur une image percutante, dérangeante, mais toujours juste, bien saisie avec une composition qui lui donne sa véritable force.

Bosnie-Herzégovine, Mostar: 1993. Milicien croate face à des cibles musulmanes. (c) James Nachtwey: Hood Museum of Art. Dartmouth.

Nachtwey attaque l’exposition avec le conflit des Balkans. Il estime que grâce à la présence et à la persévérance des reporters, les grands de ce monde ont pu faire la paix à Sarajevo. On retiendra par exemple la photo de ce milicien de Mostar qui fait le coup de feu depuis une chambre à coucher, un symbole cher à Nachtwey car c’est dans la chambre à coucher que l’homme trouve le repos, qu’il donne même la vie alors que dans ce cas précis cette chambre est devenue un champ de bataille.
Je suis frappé par cette photo prise à la prison d’Abou Ghraïb en Irak, la prison de tous les excès où l’on voit un homme à genoux aux yeux hagards le visage ensanglanté, qui vient sans doute de subir un interrogatoire musclé avec en premier plan le pistolet d’un soldat irakien et en toile de fond des GIS américains. Beaucoup d’informations dans cette image, comme dans les autres d’ailleurs. Nachtwey arrive à mêler plusieurs situations dans une seule image, d’où la richesse de son travail.