Gilets jaunes : «Faire nation plutôt que rond-point»

Dans une tribune au Parisien – Aujourd’hui en France, le président de France Fraternités Pierre Henry met en garde contre les avancées du populisme, qui s’exprime selon lui à travers le mouvement des Gilets jaunes.

tribune publiée sur le site du parisien.fr, le 5 01 2019

« Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage ? La phrase est célèbre. Que dirait aujourd’hui le général de Gaulle de la possibilité de faire nation dans un pays qui compte quelque 50 000 ronds-points et où s’exprime actuellement le meilleur comme le pire ? L’art giratoire qui s’y développe emmène tout droit la République vers l’impasse. Le meilleur, nous dit-on, serait la découverte de la fraternité qui sied à toutes les luttes. Celles qui vous rendent fiers de partager une cause.

Mais que faisaient-ils, ces éphémères habitants des ronds-points depuis toutes ces années ? Les engagements gratuits et gratifiants, les luttes féministes, humanistes, écologiques, syndicales des trente dernières années leur sont pour la plupart, restés inconnues. Où étaient-ils ? La réponse est simple : ils étaient en sécession, pour reprendre la juste formule du généticien et écrivain Axel Kahn. Dès les années 2000, dans les départements appartenant à la diagonale du vide – affreuse expression employée par les sociologues pour dire l’absence de tout, de mobilité, d’accès aux services publics, d’emploi -, le vote protestataire s’est ancré.

Il existe une grande similitude entre l’implantation dans les territoires du mouvement des Gilets jaunes, là où il se manifeste avec le plus de virulence, et le vote de la présidentielle 2017 en faveur de Mme Le Pen. Dans ces départements, le FN a fait des scores oscillant entre 45 et près de 50 %, 10 à 15 points de plus que sa moyenne nationale qui était de 33,90 % lors du second tour de la présidentielle. C’est le cas dans la Meuse, la Haute-Marne, l’Aisne, la Somme, l’Eure, les Pyrénées-Orientales, le Vaucluse, l’Aude, l’Yonne, la Corse… Marine Le Pen, c’est 10,6 millions de voix au dernier scrutin, deux fois plus que son père en 2002. Cette photographie ne saurait résumer seule le phénomène des Gilets jaunes, mais elle éclaire le paysage. Le mouvement s’est enraciné sur un terrain travaillé depuis 30 ans par l’extrême droite. Dès lors, le vote de protestation pour Marine Le Pen a ouvert la voie à une adhésion aux thèses du FN. Frexit, frontières, pacte de Marrakech se sont ainsi retrouvés dans les cahiers de doléances.