« Rachel Khan, inassignable »

Surtout, Rachel Khan ose des punchlines assez affriolantes qui témoignent de sa fréquentation de rappeurs inspirants. Exemples : «Je ne suis pas une synthèse, je suis une insolence.» «Je suis bien plus que double et certainement pas schizophrène.» «L’homogène me dérange. Et le caquètement vindicatif me donne la chair de poule.» «Mon safe-space est une zone de mélange, pas une zone d’exclusion.» Ou encore : «En s’empêchant de désirer, les victimaires deviennent eux-mêmes indésirables.» Elle s’inscrit en faux contre l’écriture inclusive («car les points séparent et le “e” est toujours en fin de mot») et se fiche de l’appropriation culturelle d’un ironique : «Bien sûr, il n’y a que les gazelles qui font des documentaires animaliers.» Cette prise à rebrousse-poil de l’époque ne lui facilitera pas la vie, d’autant que si sa plume griffe joliment, son verbe est moins guerrier, son attitude plus ondoyante. Sur les plateaux des chaînes infos où elle apparaît épisodiquement, il faut la regarder couper son élan, s’arrêter de parler, s’obliger à penser autrement au risque de chuter dans un silence perturbateur. C’est assez inédit, et vaguement fascinant.

Frottée de psychanalyse et initiée à Lacan, Rachel Khan a, un jour, demandé à sa mère, née en 40 et cachée pendant la guerre, si le fait de lui avoir choisi un père noir n’était pas une façon de lui offrir une enveloppe sombre en guise de protection ultime. Son patronyme est aussi une énigme à «h» aspiré. «Kahn» tient de l’hébreu quand «Kane» est africain. Et cela donne «Khan», via la Gambie anglophone, enchâssée dans le Sénégal francophone.

Issu d’une famille d’agriculteurs analphabètes, son père était prof de français. Il a repris ses études d’anglais pour enseigner à la fac à Tours. Il vénère le savoir et la connaissance, et pouvait parler latin aux siens à la maison. Il respecte Senghor, Churchill et de Gaulle. Sa mère est libraire : «Elle est assez baba cool et préfère Cohn-Bendit ou Angela Davis.» Petite, Rachel a plus étudié le talmud qu’elle n’a fréquenté l’islam peul ou l’animisme ancestral. De l’état actuel de ses croyances, elle dit : «L’art me rapproche de la spiritualité. Les religions du Livre sont mon tronc commun.»

Elle se rêvait petit rat d’opéra, mais son envie de classicisme avec Bach et Mozart en bande-son et Aurélie Dupont en guise de modèle s’est heurtée aux assignations chromatiques et morphologiques. Elle s’est retrouvée poussée à grandes foulées vers un stade d’athlétisme où elle a excellé, la performance y étant mesurable. Elle a fait du triple saut et du sprint. Elle est devenue championne de France et lointaine dauphine de Christine Arron ou de Muriel Hurtis. Tout cela s’est arrêté un beau jour de ses 20 ans, quand elle a fait un enfant avec un basketteur pro guyanais haut de 2, 02 m et qu’elle a entamé des études de droit. Depuis, elle a eu une fille avec un thérapeute. Elle vit aujourd’hui avec ses enfants à Saint-Germain-en-Laye où elle s’est installée «un peu naïvement» par souci de rebattre les cartes des registres et de colorer une ambiance néo-versaillaise.