“Rachel Khan, inassignable”

Rachel Khan, juriste aux punchlines éclairées est un creuset républicain à elle seule : afro-yiddish, sportive-choriste, politique-actrice, et bien plus encore.
portrait par Luc Le Vaillant publié sur le site libération.fr le 22 02 21

Si on ne l’avait pas de nos yeux vus, on pourrait croire que Rachel Khan a été inventée par un scénariste sous ecstasy, tant sa généalogie et son itinéraire constituent un mélange aussi étonnant qu’exaltant. Assemblage de talents variés et de contraires sublimés, son existence synthétise les rivalités, pour dépasser celles-ci. Mieux, elle désosse avec jubilation les crispations identitaires actuelles qui ankylosent les meilleures bonnes volontés.

Rachel Khan est juive polonaise par sa mère et vient de la Gambie musulmane par son père. Elle a grandi au doux pays de France, dans la Touraine bien tempérée. Sa langue alerte et maîtrisée s’adosse au classicisme attendri de Ronsard mais s’adonne aussi à la gaudriole assez leste de Rabelais. Et elle adapte le tout avec malice à l’oralité smashée de Twitter. Elle est juriste de formation et a travaillé dix ans à la région Ile-de-France auprès de Jean-Paul Huchon (PS). L’ex-choriste dirige désormais la Place, une association qui promeut le hip-hop et fait office de lieu d’accueil pour les cultures de la rue. Elle y est salariée à 3 600 euros net. D’ailleurs, elle reçoit dans les locaux situés au cœur de Paris, sous la canopée des Halles, au-dessus du nœud de RER où se croisent les passagers des lisières.

En fin de séance, le photographe lui demande de charger sur l’épaule une barrière de sécurité multicolore. Et cela résume assez bien la philosophie de la dame de 45 ans et de 1,72 m : porter haut et jeter au loin les obstacles que d’autres dressent entre tous et chacun. Rachel Khan est aussi comédienne. Celle que sa mère surnommait «Sarah Bernhardt», a joué une laborantine dans Jeune et Jolie d’Ozon, a accompagné sur scène Ismaël Saidi, policier devenu dramaturge qui évoque des apprentis jihadistes ou a tourné dans un clip d’Isild Le Besco.

Elle avait participé à une initiative intitulée «Noire n’est pas mon métier». Il s’agissait d’un manifeste de 16 actrices noires ou métisses plaidant pour une meilleure représentation de la diversité sur les écrans. Elle a pris ses distances avec les positions radicales d’Aïssa Maïga, à l’origine de cette action. Pour mettre les choses au point et prendre la tangente à sa guise, elle vient de publier un petit libelle rythmé et stylé. Celle qui a pu dire «qu’elle avait deux crimes contre l’humanité dans le sang» y analyse les mots qui séparent tel «souchien, racisé, afro-descendant, intersectionnalité, minorité, quota, cause». Elle liste les mots qui présentent bien mais ne sont que des baudruches molles comme «vivre ensemble, diversité, mixité et non mixité, collectif». Et elle ravaude des mots qui pourraient sauver «intimité, silence, invisible, création, désir, créolisation, signature». Elle se place sous l’aile de Romain Gary et de son récit Chien blanc ou d’Edouard Glissant qui, la croisant il y a longtemps, lui lança : «Toi, tu as les yeux du Tout-Monde.»