Le mollah Nasreddine, preuve qu’un islam satirique a existé

Naïf et malin, menteur et sincère, le facétieux personnage incarne toutes les figures irrévérencieuses et populaires de la tradition musulmane.

 article par Leili Anvar* publié sur le site lemonde.fr, le 16 09 2020

Dans la ville d’Aksehir, en Turquie, se trouve un mausolée réputé être celui de Nasreddine Hodja, bouffon universel du monde musulman. Depuis plusieurs siècles déjà s’est organisée autour de sa figure la résistance à la bêtise sous toutes ses formes. Or, la légende raconte qu’à l’emplacement du monument actuel, de facture banale, s’en trouvait un autre qui aurait brûlé et dont les plans auraient été conçus par Nasreddine lui-même. « Une unique coupole soutenue par quatre colonnes, il avait trois de ses côtés ouverts à tous les vents. Seule la façade était murée et percée d’une porte close par un énorme cadenas », peut-on lire dans La Sagesse extravagante de Nasr Eddin, de Jean-Louis Maunoury (Albin Michel, 2011).

Les Turcs ont constitué une histoire autour de sa personne, devenue héros national, le présentant comme un personnage ayant vécu au XIIIe siècle et s’étant même opposé au grand poète Rumi. Au fil des siècles, on a attribué à sa figure des histoires bouffonnes en tous genres, des nationalités diverses et toutes sortes de fonctions et de métiers. Coiffé de son énorme turban – ce qui suggère, en même temps que son titre de hodja en turc ou mollah en persan, qu’il est une référence religieuse du niveau le plus basique –, et juché sur son âne (parfois en sens inverse), Nasreddine traverse le temps et l’espace.

Le précurseur le plus ancien du mollah Nasreddine persan, du Nasreddine Hodja turc ou du Joha arabe existe probablement depuis plus de mille ans. Chacun se l’est approprié et l’a mis à sa sauce pour exprimer ses frustrations, faire éclater l’ordre des choses et l’oppression ambiante.

Quintessence de l’anticonformisme comique
Les aventures de Nasreddine, fables courtes, drolatiques, absurdes, provocatrices et irrévérencieuses, rassemblent tout un fonds de contes anciens attribués à des anonymes ou à des personnages inconnus, disséminées dans les œuvres des poètes anciens ou dans les recueils d’historiettes comme le célèbre Traité de la joie du cœur, du poète persan Obeid Zakani (Lettres persanes, 2005).

Puis, peu à peu, une tradition populaire a attribué ces fables à un seul personnage qui représente d’une manière quintessentielle l’anticonformisme comique dans le monde musulman. Tout à la fois idiot du village et sage profond, le bonhomme est jovial, naïf et rusé en même temps, ignorant et averti, menteur et sincère, direct et facétieux. Il peut se permettre de tout dire, y compris d’apostropher les puissants tout au long des siècles.