Le bibliothécaire qui a sauvé d’Al-Qaïda les manuscrits de Tombouctou

Quelques jours après le début de l’occupation djihadiste, M. Haidara, qui travaillait à plein temps en tant que restaurateur de livres, archiviste et collecteur de fonds, a rencontré ses collègues au bureau de l’association des bibliothèques de Tombouctou, qu’il avait créée 15 ans plus tôt. «Je pense que nous devons sortir les manuscrits des grands bâtiments et les disperser dans la ville jusqu’aux maisons familiales», leur a-t-il dit, rappelant la conversation deux ans plus tard. “Nous ne voulons pas qu’ils retrouvent les collections de manuscrits, les volent ou les détruisent.”

Quelques mois plus tôt, le bureau de la Fondation Ford à Lagos, au Nigéria, avait accordé à M. Haidara une subvention de 12 000 dollars pour étudier l’anglais à Oxford à l’automne et à l’hiver 2012. Cet argent avait été viré sur un compte d’épargne. Il a envoyé un courrier électronique à la fondation pour lui demander l’autorisation de réaffecter les fonds nécessaires pour protéger les manuscrits des mains des occupants de Tombouctou. L’argent a été libéré dans trois jours. M. Haidara a recruté son neveu et ils ont contacté des archivistes, des secrétaires, des guides touristiques de Tombouctou et une demi-douzaine de parents de M. Haidara.

opération dispersion

Le résultat fut un braquage digne de «Ocean’s Eleven». Ils achètent des troncs en métal et en bois à raison de 50 à 80 par jour, fabriquent plus de conteneurs en barils de pétrole et placent des abris sûrs autour de la ville et au-delà. Ils ont organisé une petite armée d’emballeurs qui travaillaient silencieusement dans le noir et ont organisé le transport des troncs à dos d’âne dans leurs cachettes.

En huit mois, l’opération a impliqué des centaines d’emballeurs, de chauffeurs et de coursiers. Ils ont fait sortir clandestinement les manuscrits de Tombouctou par la route et par la rivière, en passant par les points de contrôle djihadistes et, sur le territoire du gouvernement, par des troupes maliennes suspectes. Lorsque les troupes françaises ont envahi le nord du pays en janvier 2013, les radicaux n’avaient réussi à détruire que 4 000 des quelque 400 000 manuscrits anciens de Tombouctou. “Si nous n’avions pas agi”, m’a dit plus tard M. Haidara, “je suis presque à 100% certain que beaucoup, beaucoup d’autres auraient été brûlés.”

M. Haidara était particulièrement fier d’avoir sauvé un manuscrit: un volume émietté sur la résolution des conflits entre les royaumes de Borno et de Sokoto dans l’actuel Nigéria, l’œuvre d’un guerrier et intellectuel soufi qui avait brièvement gouverné Tombouctou au milieu du XIXe siècle. M. Haidara a affirmé que cet homme était un djihadiste au sens premier et au sens premier du terme: un homme qui lutte contre les mauvaises idées, les désirs et la colère en lui-même et les soumet à la raison et à l’obéissance aux commandements de Dieu. C’était, pensa-t-il, un reproche contre tout ce que défendaient les militants.