La démocratie peut-elle survivre à la haine?

La haine fait partie de ces passions tristes qui opposent les uns aux autres les individus, elle est sans doute inévitable. Mais, si son expression s’étend dans l’espace public, si elle devient l’un des principaux éléments qui animent la vie sociale et contraignent les décisions politiques, elle devient un danger. La logique de l’ordre démocratique impose à tous les hommes publics, quels que soient leurs sympathies et leurs antipathies, de manifester leur considération à l’égard de ceux qui leur sont opposés dans le combat politique. On a souvent ironisé sur la familiarité qui pouvait régner entre des députés quand ils se retrouvaient dans la buvette de l’Assemblée nationale après s’être affrontés en termes forts dans l’hémicycle, mais c’était traduire la solidarité avec le concurrent politique. Quand Jacques Chirac a été victimes d’un grave accident de la route, ses adversaires politique ont produit des communiqués de sympathie, cela ne signifiait rien sur leurs sentiments, mais reconnaissait symboliquement sa légitimité en tant que responsable politique.

Une Constitution n’est pas seulement un ensemble de dispositions juridiques, elle impose de conformer à certains usages et àndes règles tacites de fonctionnement. Il importe que les hommes politiques se conduisent d’une manière « décente », pour reprendre le terme de George Orwell. Ils peuvent se détester – tout semble montrer qu’ils ne s’en privent pas -, mais l’expression de leur haine doit être contrôlée dans l’espace public par les usages : ce contrôle signifie que chacun reconnait que son adversaire en tant qu’homme politique, est légitime. En conséquence, jusqu’à une date récente dans les démocraties stabilisées, la manifestation d’une haine personnelle et les injures étaient sinon exclues, du moins limitées dans le débat public.

L’explosion récente d’un vocabulaire politique nouveau et l’échange d’injures qui trop souvent prend la place du débat argumenté sont préoccupants. La communication que privilégie le président Trump contribue à un style peu cadenassé, pour user d’un euphémisme. Mais elle s’inscrit dans une histoire plus longue. Dès le début des années 1900, avant le succès politique de Trump, Newt Gringrich et son équipe avaient distribué des mémos destinés aux candidats républicains, en leur enjoignant de dénoncer leurs adversaires démocrates en les qualifiant de « lamentables », « bizarres », « parjures », « antidrapeau », « antifamille » et « traitres »[2]. Pendant la campagne de 2008, le candidat Barack Obama fut constamment accusé d’être « socialiste », né au Kenya, secrètement musulman, « anti Américain », bref de ne pas être un « vrai » Américain. La publication de son acte de naissance et la preuve de la fréquentation de son Eglise n’eurent aucun effet sur ce délire. Au cours de sa campagne présidentielle de 2016, dans les réunions électorales de style ancien, Donald Trump a contesté à Hillary Clinton sa qualité de rivale légitime en la qualifiant sans trêve de « criminelle » et en répétant inlassablement qu’elle devait « aller en prison ». Il applaudissait ses partisans scandant en hurlant : « Enfermons-là ». A la veille du scrutin, il a refusé de s’engager à admettre les résultats de l’élection présidentielle si elle ne lui était pas favorable, contestant ainsi non seulement l’honneur de l’autre candidate, mais celui de tout le système politique du pays. On s’interroge sur les conséquences dans la vie publique du premier amendement de la Constitution assurant la pleine liberté d’expression.