En Kabylie, le festival de rue Racont’Arts défie l’intolérance

 Ouest-France, envoyé spécial

«Un smartphone a été retrouvé; son propriétaire est prié de venir le récupérer à la mosquée.» À Ath Waâvane, village de montagne perché sur les flancs du Djurdjura, le haut-parleur du minaret égrène les annonces. Depuis quatre ans, il ne lance plus les appels à la prière. «L’imam salafiste voulait changer nos traditions pour un islam intégriste; nous l’avons expulsé!» révèle un membre de Tajmaât, le Comité de village.

Le premier étage de la mosquée est réservé aux prières individuelles ; le rez-de-chaussée accueille des activités profanes. C’est là que Racont’Arts a posé ses valises, fin juillet.

« Inimaginable hors de Kabylie »

Sans budget, ce festival qui échappe aux pesanteurs bureaucratiques est bien singulier. Artistes et invités, venus de plusieurs régions d’Algérie, mais aussi de Tunisie, du Congo, de France et d’Italie, sont logés et nourris chez l’habitant.

«Contrairement aux festivals officiels où l’on s’ennuie dans des hôtels, les artistes occupent tout l’espace du village et donnent libre cours à leur talent», explique Hacen Metref, coordinateur du festival. Jorus, le conteur congolais, Caroline, l’artiste de rue marseillaise, Riccardo, l’écrivain italien, Djilali, le graphiste tunisien, se sont mêlés aux villageois pour une animation non-stop.

Les murs nus sont des toiles pour artistes peintres ; les places du village deviennent des scènes pour chanteurs confirmés ou moins connus. Comme les soeurs Amour (c’est leur nom !) du groupe Tighri Uzar (l’appel des racines). Pendant la soirée de clôture, elles ont enflammé le village avec des chants kabyles anciens.

En une semaine, le festival a drainé des milliers de visiteurs dans une bien rare convivialité. En l’absence des gendarmes, jugés indésirables par les organisateurs, il n’y a pas eu le moindre incident, grâce au service d’ordre du village, efficace et discret.

Denis Martinez, artiste peintre et cofondateur du Festival, est aux anges : « Cette diversité, cette mixité, cette convivialité donnent de l’espoir pour le pays. Même si une telle ambiance est, pour l’instant, inimaginable en dehors de la Kabylie…»

Créé en 2004, Racont’Arts a marqué la région en bousculant des traditions sclérosées. Le brassage des cultures, qui a ouvert les esprits, est devenu un rempart contre les salafistes. Pour l’édition 2018, plusieurs villages sont déjà candidats. « C’est par la culture qu’on vaincra la régression islamiste, et non par des discours creux », conclut le comédien M’Barek Mennad.