Genève : Jorge Cantalapiedra, ses nuits confinées avec les sans-abri

David Wagnières pour le Temps

Travail de nuit, donc, de 23h à 7h du matin. «Quand on commence notre service, les résidents sont déjà là, car les réguliers ou ceux qui se sont inscrits à 14h doivent être sous toit avant 22h. Après minuit, il nous arrive d’accueillir de nouveaux arrivants ou ceux qui ont une dérogation.» Une dérogation? «Parmi les SDF, il y a pas mal de toxicomanes. Comme il est interdit de consommer des drogues ou de l’alcool à l’intérieur, certains réguliers, addicts, ont l’autorisation de venir plus tard, après leur dernier shoot.»

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La veille de l’entretien, Jorge a assisté à une discussion musclée entre un éducateur et un résident soupçonné d’avoir fumé de l’herbe dans sa chambre. «Ça sentait fort, mais on n’a rien trouvé. J’ai admiré la maîtrise de l’éducateur qui a tenu sa ligne tout en calmant le jeu», relève ce fan de moto et de volleyball, qui aime l’engagement et la transmission. Jorge a longtemps entraîné des juniors et, aujourd’hui, il est maître d’apprentissage pour les futurs techniscénistes.

«Pendant la nuit, on ne dort jamais. On fait des lessives, on a des petites tâches. Vers 1h, on passe dans les chambres pour voir si tout va bien. On doit veiller à ce que personne ne fasse un malaise, notamment dans les toilettes. Vivre dehors fragilise l’organisme.» A 6h, réveil général et, après la douche, petit-déjeuner des résidents, étage par étage, pour éviter la promiscuité dans le réfectoire.

Justement, comment ce centre d’urgence prévient-il la contamination? «Dans le bâtiment 1000, qui peut abriter jusqu’à 210 résidents, chaque dortoir ne compte que cinq lits placés à deux mètres de distance les uns des autres. Dès que quelqu’un présente des symptômes de Covid-19, il est envoyé dans la section orange du bâtiment 2000, juste à côté. Et, en cas de maladie plus sévère, il rejoint la section rouge, où les patients sont surveillés par du personnel médical.» Ces jours, cinq à dix sans-abri sont répartis dans ces deux sections.

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«Sinon, poursuit Jorge, on enseigne des petits gestes utiles, comme nettoyer le briquet ou le smartphone d’un tiers avant de s’en saisir. On réfléchit aussi à des activités safe, type jeux de raquettes, qui occupent la trentaine de sans-abri restant sur place, la journée.» La caserne est confortable, le personnel détendu, attentif. «Ce qui me frappe, ajoute Jorge, c’est à quel point tout le monde est écouté, y compris nous, les suppléants. Le partage est vraiment démocratique.»