Genève : Jorge Cantalapiedra, ses nuits confinées avec les sans-abri

Durant la pandémie, les SDF genevois sont accueillis à la caserne des Vernets. Technicien lumière au chômage forcé, Jorge Cantalapiedra s’est reconverti en veilleur de leur sommeil
article par Marie-Pierre Génécand publié sur le site letemps.ch, le 28 04 2020
Il s’appelle «Georges Chantelapierre». Un nom à vous ensoleiller le pire des hivers. Surtout en espagnol, la langue de ses parents, des Genevois d’adoption heureux d’avoir échappé, il y a près de cinquante ans, à la dictature de Franco. Cette bienveillance, on la sent immédiatement chez Jorge Cantalapiedra. Et elle tombe à pic pour sa nouvelle affectation: assistant éducateur à la caserne des Vernets, centre d’hébergement d’urgence des sans-abri pendant le Covid-19, à Genève.

Comment ce technicien lumière employé au Département de la culture s’est-il retrouvé à veiller sur le sommeil des SDF, à leur servir du thé et à leur rappeler les mesures sanitaires de sécurité? «J’ai répondu à un appel à volontariat émis par la ville de Genève. Je me sens très privilégié, j’ai envie d’aider», répond ce quadragénaire qui, à l’instar de 83 autres réaffectations sur le plan municipal, fait l’expérience d’une autre réalité.

Il est 23h, nous sommes à la caserne. Dans le bâtiment 1000, celui qui a servi de lieu festif à Antigel. Tiens, d’ailleurs ce festival hivernal est le dernier à avoir pu se tenir à Genève, constate-t-on avec Jorge. Le responsable technique en est d’autant plus conscient qu’il devait travailler sur Voix de fête, le rendez-vous des musiques actuelles, juste après. Puis, il aurait enchaîné avec Musiques en été et l’installation de la fameuse Scène Ella Fitzgerald, au parc La Grange…

Le souvenir de Cesaria
Mais tout cela, c’était avant. Avant le coronavirus et la curée. «D’un jour à l’autre, mes activités ont cessé. Ça a fait bizarre, surtout que j’ai un attachement spécial à Voix de fête, que j’ai vu naître. Je travaille à la culture depuis vingt et un ans. Quand on monte un festival, ça nous arrive de passer 70 heures par semaine en équipe, soudés.» Ensuite, en soirée, les émotions continuent à affluer. «Je me souviens du concert de Cesaria Evora au parc La Grange, en août 2006. Il devait y avoir 7000 à 8000 personnes, c’était intense.»Des émotions, Jorge Cantalapiedra en a aussi dans sa nouvelle fonction. Chaque nuit, les Vernets accueillent jusqu’à 250 hommes, plutôt jeunes, les femmes et les SDF étant reçus au centre Frank-Thomas, sur les hauts de Genève. La mission de Jorge? «J’ai demandé des horaires nocturnes pour pouvoir m’occuper de mes deux enfants de 7 et 13 ans, confinés à la maison, alors que mon aîné, 16 ans, poursuit son apprentissage chez Coop. Comme ma femme est assistante en soins et santé communautaire aux Hôpitaux universitaires, je dois être présent la journée.»