Fatou Diome : « La rengaine sur la colonisation et l’esclavage est devenue un fonds de commerce »

L’écrivaine Fatou Diome vient de publier Les Veilleurs de Sangomar (Albin Michel) un récit qui revient sur le naufrage du Joola, en septembre 2002 au large du Sénégal, faisant environ 2 000 morts*.

Installée à Strasbourg depuis vingt-cinq ans, elle observe et critique sa société d’origine et son pays d’accueil. En vingt ans de carrière, l’écrivaine sénégalaise a publié une dizaine de romans, de nouvelles et un essai remarqué en 2017, “Marianne porte plainte !” (Flammarion), véritable pamphlet contre les discours identitaires, racistes, sexistes et islamophobes. Dans cet entretien, Fatou Diome s’exprime sans filtre sur son enfance aux marges, l’immigration, le féminisme, ou la pensée « décoloniale » qui a le don de l’irriter…

Fatou Diome ajoute : “Je connais mon histoire, je la revendique, mais je ne veux pas que ce soit un sac à dos qui me retienne. Je veux que ce soit un socle depuis lequel bondir pour aller vers l’avenir”.

Cette interview à découvrir dans son intégralité sur les les ondes de France Inter fait suite à un long entretien accordé par l’écrivaine à Coumba Kane et publié  sur le site Monde Afrique, le 25 08 2019. Extraits :

(…) “Pour bien aimer la France, il faut se rappeler qu’elle a fait l’esclavage et la colonisation, mais qu’elle a aussi été capable de faire la Révolution française, de mettre les droits de l’homme à l’honneur et de les disperser à travers le monde. Aimer la France, c’est lui rappeler son idéal humaniste. Quand elle n’agit pas pour les migrants et les exploite éhontément, je le dis. Quand des Africains se dédouanent sur elle et que des dirigeants pillent leur propre peuple, je le dis aussi. Mon cœur restera toujours attaché à la France, et ce même si cela m’est reproché par certains Africains revanchards.” (…)

(..)Vous avez suivi une formation en lettres et philosophie à l’université de Strasbourg avec un intérêt particulier pour le XVIIIe siècle. Que pensez-vous des critiques portées par le courant de pensée « décoloniale » à l’égard de certains philosophes des Lumières ?

Peut-on éradiquer l’apport des philosophes des Lumières dans l’histoire humaine ? Qui veut renoncer aujourd’hui à L’Esprit des lois de Montesquieu ? Personne. Les Lumières ont puisé dans la Renaissance, qui s’est elle-même nourrie des textes d’Averroès [philosophe du XIIe siècle], un Arabe, un Africain. C’est donc un faux débat ! Au XVIIIe siècle, la norme était plutôt raciste. Or Kant, Montesquieu ou Voltaire étaient ouverts sur le monde. Ils poussaient déjà l’utopie des droits de l’homme. On me cite souvent Le Nègre de Surinam pour démontrer un supposé racisme de Voltaire. Quel contresens ! Ce texte est une ironie caustique. Voltaire dit à ses concitoyens : « C’est au prix de l’exploitation du nègre que vous mangez du sucre ! »

Par ailleurs, chez tous les grands penseurs, il y a souvent des choses à jeter. Prenez l’exemple de Léopold Sédar Senghor. Sa plus grande erreur d’emphase et de poésie fut cette phrase : « L’émotion est nègre, la raison hellène. » Cheikh Anta Diop, bien qu’Africain, était un grand scientifique quand Einstein était doté d’une grande sensibilité. Cette citation est donc bête à mourir, mais devons-nous jeter pour autant Senghor aux orties ?