Alain Policar : « La fixation sur les origines tend à les transformer en destin »

Le « retour de la race au nom de l’antiracisme » conduit à expliquer certains problèmes de société par la dimension identitaire, excluant leur aspect social, analyse le sociologue Alain Policar dans son livre « L’Inquiétante familiarité de la race » (Le Bord de l’eau).

Propos recueillis par Valentine Faure et publiés sur le site lemonde.fr, le 21 12 2020

Entretien. Auteur de plusieurs ouvrages sur le libéralisme politique, le sociologue et politiste Alain Policar part, dans son dernier livre, L’Inquiétante familiarité de la race. Décolonialisme, intersectionnalité et universalisme *, du constat souvent fait selon lequel la « lutte des races » se serait substituée à la lutte des classes. Pas à l’extrême droite, mais dans les milieux de gauche radicale, où ont fait leur apparition des concepts « essentialisants », comme « privilège blanc » ou « racisé », au risque de produire, dit-il, des formes renouvelées de racisme.

Qu’entendez-vous par « inquiétante familiarité de la race » ?

Alain Policar :Le retour de la race s’effectue au nom de l’antiracisme. L’idée est louable : évaluer correctement les discriminations subies par les groupes dits « racisés ». On dit toujours qu’elle est alors utilisée en tant que « construction sociale » – néanmoins, on fait comme s’il n’y avait pas d’effets négatifs possibles. Mais on ne peut pas aussi aisément séparer la race du raciste de la race du sociologue. Cette fixation sur les origines, qui tend à les transformer en destin, me paraît introduire des identités factices, et ignorer qu’au sein même d’un groupe humain quel qu’il soit, il y a des différences considérables.

L’intersectionnalité ne consiste-t-elle pas précisément à étudier ces différences ?

Vous avez raison, et j’en reconnais les mérites. Mais elle me semble accorder au prisme de la race un privilège exorbitant. En insistant sur la dimension identitaire, elle fait, par exemple, des violences policières aux Etats-Unis un problème exclusivement racial. Mais si on en faisait d’abord un problème de classe, on n’aurait pas tort. Or, le monde qui vient est marqué par la croissance des inégalités sociales : on peut donc craindre les effets pervers de ce changement de paradigme.

Le sociologue Alain Policar, par Yann Legendre. YANN LEGENDRE

« Tel qu’il est défendu par le gouvernement, l’universel se confond avec l’uniforme »

On construit des communautés de souffrance, qui, par la subjectivité qu’elles revendiquent, subjectivité basée sur la couleur de peau, nous éloignent de toute perspective universaliste. Les intentions, aussi égalitaires soient-elles, ne sont pas immunisées contre les aveuglements liés à la position sociale. Mais ces aveuglements, les « racisés » y échappent-ils nécessairement ?