Les Français sont complotistes (mais ceci n’est pas un complot)

Valorisation de soi

L’Ifop a confronté les sondés à une dizaine d’énoncés complotistes, allant de la négation du réchauffement climatique à la «théorie du grand remplacement», une thèse imaginant une stratégie volontaire de substitution de la population française «de souche» par les immigrés extra-européens (un Français sur deux est plutôt d’accord ou tout à fait d’accord), en passant par la «théorie des chemtrails», selon laquelle les traînées blanches créées par le passage des avions dans le ciel sont composées de produits chimiques délibérément répandues dans l’air pour empoisonner les populations à des buts de manipulation (20% des personnes interrogées souscrivent à cette idée).

L’institut a d’abord demandé aux sondés s’ils avaient entendu parler de ces théories, puis s’ils y adhèrent et à quel degré (plutôt, tout à fait, pas du tout etc.). Il a ensuite comparé les résultats à des critères de classification des personnes interrogées : âge, profession, niveau d’études, lieu d’habitation, proximité politique et vote à la dernière présidentielle (à noter que le vote Asselineau n’a pas été compté à cause du manque de personnes sondées qui faisaient partie de ses sympathisants), le sentiment de valorisation de soi (pour voir s’il y a un lien entre considération personnelle et adhésion au complotisme, comme on pourrait attribuer à d’autres ses propres frustrations), les moyens qu’ils utilisent habituellement pour s’informer… partant du principe que les personnes qui comprennent mal l’environnement dans lequel elles évoluent ont une tendance plus prononcée à minimiser le poids du hasard dans la marche des événements. Au final, seuls les critères d’âge (plus on est jeune, plus est susceptible de verser dans le complotisme) et d’appartenance politique (plus on vote aux extrêmes, plus on est sensible) apparaissent concluants.

Plus rationnels qu’on ne l’imagine

En outre, il ressort de l’étude un degré de défiance envers la presse particulièrement marqué : seuls 25% des Français trouvent que «les médias restituent correctement l’information et sont capables de se corriger quand ils ont commis une erreur». Et un sur dix considère que «le rôle des journalistes est essentiellement de relayer une propagande mensongère à la perpétuation du « système »». A noter ici que la formulation de l’Ifop se rapproche des discours populistes sur la «caste politico-médiatique» qu’on entend régulièrement dans la bouche de certains politiques. L’étude de la fondation Jean-Jaurès et de Conspiracy Watch relève que les deux candidats à la dernière présidentielle «à avoir le plus capté les suffrages des « complotistes endurcis » (selon la formulation de Rudy Reichstadt, membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la fondation Jean-Jaurès et fondateur du site Conspiracy Watch) sont Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen». «Cela confirme un constat déjà mis en évidence dans d’autres études, explique-il. Les sympathisants d’extrême droite et d’extrême gauche sont plus enclins que les autres à verser dans la théorie du complot. A contrario, les électeurs de Benoît Hamon et Emmanuel Macron sont ceux chez qui on trouve le plus de personne n’adhérant à aucune des théories du complot proposées dans l’enquête.»

Toujours est-il qu’on ne verse pas dans le complotisme parce qu’on vote pour untel ou untel… Mais alors, qu’est-ce qui fait qu’on y adhère ? Sur cette question, les chercheurs s’accordent pour considérer que les «complotistes» sont plus rationnels qu’on ne l’imagine généralement, que derrière les thèses auxquelles ils croient ne se cache pas systématiquement un délire des pouvoirs ou un discours paranoïaque. On se considère plutôt comme un «chercheur de vérité», ou «celui à qui on ne la fait pas». Illustration du «sentiment de supériorité de l’initié, qui a un coup d’avance sur les autres et sait lire le dessous des cartes»,écrivait en 2015 Rudy Reichstadt dans une note.

C’est pourquoi, d’ailleurs, les théories du complot séduisent autant les esprits en formation, ajoute-t-il : «Le visionnage de vidéos conspirationnistes peut s’avérer très gratifiant pour certains jeunes. En cela qu’il satisferait une appétence juvénile pour la transgression et l’anticonformisme.» Voilà une autre conclusion de l’enquête : les jeunes sont beaucoup plus perméables aux thèses complotistes que leurs aînés. «30% des 18-24 ans y souscrivent, plus généralement 27% des moins de 35 ans, contre 8% pour les plus de 65 ans», explique Reichstadt. La raison ? La différence de rapport à la culture et à l’information. Mais aussi le fait que «l’époque au cours de laquelle les seniors se sont socialisés leur a permis d’avoir une colonne vertébrale idéologique beaucoup plus forte que les jeunes d’aujourd’hui». Ce qui alarme, c’est qu’à observer la génération qui vient, «rien ne laisse supposer qu’il va y avoir une inversion de la vapeur», ou alors «dans des décennies».

Tristan Berteloot