Charlie Hebdo : un Français sur cinq doute encore de la «version officielle» de l’attentat

«Propre enquête»

Mais plus que pour le 11-Septembre, ce qui avait impressionné au moment de «Charlie» ce fut la rapidité et la puissance de diffusion avec lesquelles ces thèses se sont répandues, avec un effet d’amplification via les réseaux sociaux, dans un moment de consommation de l’information sans distinction des sources.

Le 7 janvier 2015, on a vu des internautes mener leur «propre enquête» quasiment en temps réel, décrypter les images qui défilent devant leurs yeux pour élaborer des scénarios justifiant le false flag : selon les sites «complotistes», que les terroristes étaient alors, au choix, à la solde de l’armée américaine ou du gouvernement français, quand ce n’était pas tout simplement des Juifs, puisque, quand il s’agit de complotisme, l’antisémitisme n’est jamais très loin. Les «preuves», à l’époque, entre autres : dans une vidéo visible sur Internet, on voit Ahmed Merabet, le policier tué par les Kouachi boulevard Richard-Lenoir, dire «Non, c’est bon chef» aux jihadistes, avant qu’ils ne l’achèvent, et donc les hommes «devaient forcément se connaître» ; les rétroviseurs de la Citroën utilisée par les terroristes au cours de leur fuite apparaissent chromés sur certaines photos et noirs sur d’autres, ce qui devrait prouver qu’«on nous ment»… Quand les théories n’ont pas tout simplement trouvé leur socle dans des questionnements aléatoires : «Comment peut-on se faire coincer après un tel attentat soigneusement préparé en oubliant sa carte d’identité par terre ?», pouvait-on lire sur un site ; et sur un autre ceci : «Hollande était sur place moins d’une heure après le début de l’attaque, donc il n’avait pas peur des balles perdues, d’évidence cela veut dire qu’il savait à l’avance le scénario.»

«Colonne vertébrale idéologique»

«Ces attentats ont mis en lumière l’existence au sein de la société française d’un courant d’opinion complotiste suffisamment tangible pour susciter une prise de conscience sans précédent», écrit Rudy Reichstadt, dans une note. Avec les conséquences qu’on connaît : une inquiétude grandissante des responsables politiques, des scientifiques, des professionnels de l’enseignement ayant été confrontés à certaines de ces théories dans leurs salles de classe au lendemain des attentats. En réponse, «les pouvoirs publics ont intégré la prévention du complotisme à leurs actions et des initiatives de la société civile pour tenter de répondre à ce défi se sont répandues». Ces actions ont-elles porté leurs fruits ? Trop tôt pour le dire.

Que la thèse complotiste concernant Charlie Hebdo n’ait «pas pris», peut d’abord trouver d’autres raisons «comme dans l’émotion suscitée à l’époque, ou l’élan de solidarité», analyse Rudy Reichstadt. Quant au fait que les opinions «dubitationnistes» et «complotistes» de 2015 se soient cristallisées depuis, «il ne faut pas y voir un motif de satisfaction».

Tristan Berteloot