Tracts de Crise (N°57) – La République des défunts et les carrés musulmans, par Didier Leschi

Nous relayons ici une tribune , la République des défunts, de l’ami Didier Leschi . Haut fonctionnaire à la parole libre et à la pensée claire, il aborde dans le texte qui suit un sujet complexe et difficile

article publié sur le site tract.gallimard.fr, le 24 04 2020

L’accompagnement des morts en leur dernière demeure dans la tradition musulmane , l’impossible transfert des corps vers le pays d’origine et la revendication de création de carrés musulmans . La république des défunts . La terrible crise sanitaire que nous sommes en train de vivre amène beaucoup d’entre nous à redécouvrir l’importance du cimetière à la fois comme enceinte laïque et sacrée. Mais, faut-il le rappeler, enterrer ses morts dans leurs diversités
n’a jamais été chose simple. La mort fut en France longtempsle théâtre d’affrontements violents. La persistance, dans les cimetières, d’espaces dédiés et séparés par confessions en porte la trace qui perdure. Ainsi, après la proclamation de l’Édit de Nantes, Henri IV imposa des cimetières séparés pour les réformés qui étaient refusés dans les cimetières paroissiaux catholiques, jusqu’à ce que l’Édit de révocation de 1685 ne les renvoie dans la clandestinité. Les Juifs se trouvaient dans la même situation.

Au xviiie siècle, la Révolution française a transformé les cimetières paroissiaux en cimetières communaux, ce qui n’était pas encore une déconfessionnalisation. Il faudra donc attendre les lois laïques de 1881 et 1884 pour que soit mis un terme à l’obligation pour les communes de séparer les défunts en fonction de leur croyance ou des circons- tances du décès – ce qui visait auparavant à mettre à part dans le dernier repos les « réprouvés », enfants mort-nés ou sans baptême, les voyageurs dont la religion ne pouvait être attestée, les suicidés, les duellistes non-repentis, les francs-maçons, les excommuniés, les usuriers, et jusqu’aux comédiens, comme ce fut le cas pour Molière…
Le coup de grâce de la domination des cultes sur la mort a été la loi du 28 décembre 1904 leur enlevant le monopole des pompes funèbres et leurs droits à l’intérieur des cime- tières au profit des communes.
En un mot, la République, en supprimant ces carrés confessionnels qui, dans un cimetière communal, devaient être à proportion au nombre d’habitants du culte considéré,
« partagé par des murs, haies ou fossés en autant de parties qu’il y a de cultes différents avec des entrées particulières pour chacun », se fixait comme objectif que les croyants ne soient plus amenés à conduire leurs défunts dans une sorte de « patrie confessionnelle ». Problème symbolique délicat que celui du lieu de sépulture où la mort semble cristal- liser pour l’éternité une appartenance collective cultuelle et non la seule adhésion à une foi individuelle et privée.