Toni Morrison : aux origines du racisme, la violence du langage

C’est, qu’au fond, cette image de vieille femme noire avait tout à faire avec une image d’elle-même (à la fois vulnérable et protectrice) ; et la vieille femme noire n’était jamais qu’une autre « version » d’elle-même, comme l’écrira Toni Morrison. Et de fait, comment rencontrerions un autre s’il n’était déjà, en quelque manière, cet autre que nous sommes à nous-mêmes ? C’est dire aussi que, nous racontant des histoires à nous-mêmes au sujet de ces images de nous-mêmes, nous ne nous connaissons peut-être pas plus que nous ne connaissons tout à fait les autres. Nous vivons d’identifications ; nous ne passons peut-être, au mieux, que des contrats autobiographiques avec nous-mêmes. Mais des contrats qui répondent à des lois, des injonctions sociales.

Comment s’expliquer, en effet, sinon, que nous n’éprouvions aussi violemment, dans nos rapports avec autrui, des sentiments d’identification aussi intenses ? Que nous cherchions aussi désespérément à nous identifier ou, au contraire, à nous dissocier des autres ? Sinon parce que nous identifiant à cet autrui ou, au contraire, nous dissociant avec violence de lui, nous répondons aux histoires que nous voulons. Et peut-être devons-nous nous raconter à nous-mêmes pour survivre dans une société faite de hiérarchies, de différences sacralisées par toutes sortes de rituels ? C’est du moins ainsi que, scrutant d’abominables archives qui relatent le lynchage ou le viol des hommes et femmes noires, Toni Morrison est amenée à se demander si les récits sadiques des propriétaires blancs ne témoignaient pas en vérité d’une peur panique : celle de se reconnaître et de reconnaître sa propre humanité dans l’humanité noire.

Si tous ces récits sont animés d’une panique morale – comme le sont aujourd’hui les « narratifs » des sociétés occidentales face aux migrants, comme le fait du reste remarquer Toni Morrison –, c’est sans doute que ces confrontations à d’autres versions de nous-mêmes que sont les autres ou les étrangers, viennent perturber les histoires que nous nous racontons sur notre supériorité éthique. On comprend mieux, dès lors, que toute l’oeuvre de Toni Morrison se soit attachée à mettre en scène, à travers des romans aussi magnifiques, les distinctions de race, de genre ou de classe, et les affects qu’elles peuvent susciter à travers le langage et les images. Pour les troubler ou même les neutraliser. C’est que ce que le langage peut faire de violence morale à un homme ou une femme, la littérature, en sollicitant d’autres jeux de langage, peut le défaire.