Steven Pinker : “Aujourd’hui, cette folie woke est l’affaire de tous”

Psychologue cognitiviste et professeur à Harvard, Steven Pinker est l’un des intellectuels les plus influents dans le monde. Chantre de la rationalité, ce Canadien est un ardent promoteur du progrès, qu’il a documenté avec une multitude de chiffres dans ses best-sellers, La Part d’ange en nous et Le Triomphe des Lumières (Les Arènes). Steven Pinker nous explique son opposition au mouvement woke et aux théories identitaires qui font aujourd’hui fureur aux Etats-Unis.

Propos recueillis par Thomas Mahler  et publiés sur le site lexpress.fr, le 0 3 03 2021

L’Express : Pourquoi êtes-vous si critique à l’égard de ce que vous appelez “l’orthodoxie woke”, imprégnée par les théories sur le genre, la race ou le colonialisme ?
Steven Pinker : Parce que cette orthodoxie woke emprunte au pire de l’idéologie de l’apartheid et du nazisme. On y trouve cette idée que chacun de nous appartient à un groupe défini par son genre, sa race ou son ethnicité, que nos opinions peuvent être prédites selon le groupe auquel on est rattaché, et que la justice ne peut être pensée qu’en fonction de la moyenne relative de chaque groupe. Ce sont ces idées qui étaient à la base de la ségrégation raciale dans les Etats sudistes américains. Il est très ironique qu’une pensée se revendiquant de la “justice sociale” puisse reposer sur la notion que ce qui constitue une société soient des groupes ethniques plutôt que les individus eux-mêmes. Ça va à l’encontre de cet idéal, défendu notamment par Martin Luther King, que, dans une société juste, vous êtes jugés pour ce que vous êtes en tant que personne, et non en fonction de votre couleur de peau. La théorie critique de la race tourne ainsi le dos à Martin Luther King, et vont jusqu’à le traiter de raciste !

Pensez-vous, comme John McWhorter, que l’antiracisme woke serait devenu une véritable religion avec un moralisme et un manichéisme très forts ?

Oui. John avait averti depuis plusieurs années contre cette tournure religieuse. C’est un mouvement qui ne repose pas sur des faits et la science. Il y est même mal vu de chercher des réponses, derrière la croyance, dans des preuves empiriques. Si vous doutez de la théorie critique sur la race, c’est que vous êtes un hérétique ou un blasphémateur. Comme dans toute religion, afficher vos croyances devient une preuve de votre bonne moralité. Et ce mouvement a aussi ses martyrs. George Floyd est ainsi dépeint comme un saint assassiné.