Pierre Henry “Il n’existe pas en France de dispositif global de premier accueil. La question des migrants divise et nous échouons à offrir un récit commun”

Planète Paix a interviewé Pierre Henry, ancien Président de « France Terre d’Asile » et créateur d’une nouvelle association « France Fraternité ». Qu’en est-il en 2020 de la situation des réfugiés sur le sol français après la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie ?

Planète Paix : Quel est le bilan de  la loi de 2018 sur la situation des réfugiés ?
Pierre Henry : En effet, comme je le pensais (voir PP N° 622), cette loi n’a rien changé sur le terrain car elle a été conçue sans intégrer l’objectif de prendre en charge la dignité et le respect des droits fondamentaux des personnes entrant sur notre territoire. Chacune devrait se voir offrir un lieu de vie sécurisé (dormir et manger). Il est inacceptable que des gens vivent dans la rue et, bien plus, que cette situation d’ultra-précarité soit le mode d’entrée principal à Paris pour avoir un hébergement. En 2019, dans la capitale, moins de 300 personnes ont été mises à l’abri en suivant les procédures « classiques » contre plus de 10 000 via un séjour plus ou moins long dans la rue. Enfin, il n’existe actuellement que 10 000 places pour réfugiés statutaires en France et le problème de l’accueil est lié autant à sa conception qu’au nombre de places disponibles. Je rappelle que le nombre de statuts de réfugiés obtenus est en augmentation, 176 000 personnes depuis 2016, leur permettant théoriquement de trouver une certaine sécurité personnelle, logement, formation, emploi…

PP: Et au niveau de l’Union Européenne ?
P.H : La coordination est mauvaise entre les pays de l’UE, ils sont divisés entre eux, chacun essaie de transférer le problème à l’autre : il n’existe aucun système commun pour l’accueil des migrants. La question de la pertinence du règlement de Dublin donnant au pays de première entrée des migrants la responsabilité de la suite de la procédure est posée depuis 23 ans ! Il y a peu de chances que la situation évolue compte tenu du manque de solidarité entre les pays de l’UE : sept pays sur les vingt-sept, France, Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Italie, Espagne et Grèce, accueillent environ 80% des migrants. C’est à eux de donner une impulsion commune.

PP : Quel est l’enjeu autour des migrants ? 
P.H : Subir l’instrumentalisation ou tenter de dégager un récit commun conforme à nos principes, tel est l’enjeu. En dix ans, selon le Haut-Commissariat des Réfugiés de l’ONU, le nombre de déplacés et réfugiés a été multiplié par deux, passant de 40 à 80 millions dans le monde. Les conflits se multiplient et durent de plus en plus longtemps (Syrie, Libye, Soudan,…) et de nouveaux se font jour (Venezuela, Ukraine,…). La question des réfugiés climatiques ne se posera pas réellement en Europe avant trente ans. Cette situation est instrumentalisée par les populistes pour augmenter leur influence et, au travers de la division des États, exprimer le rejet des migrants. En l’absence de récit commun contre la pauvreté et pour la dignité, le spectacle des personnes dans la rue est le meilleur carburant pour l’extrême droite. Il n’existe pas en France de dispositif global de premier accueil. La question des migrants divise et nous échouons à offrir un récit commun

PP : Et la situation des mineurs ?
P.H. : La détermination de l’âge des jeunes reste un problème : l’outil actuel datant de 1930 est imprécis, avec une marge d’erreur de 18 mois. Si la personne a moins de 18 ans, elle est du ressort de la protection de l’enfance. S’il y a contestation c’est à la Justice de se prononcer mais la décision est prise sou-vent sans que les magistrats, débordés, aient rencontré le jeune, ce qui pose tout de même un problème. L’utilisation du critère d’âge, défini de façon aussi contestable, nourrit la polémique des populistes sur la dangerosité des jeunes : il faudrait y substituer un critère de vulnérabilité, les statuts administratifs étant décidés ensuite.

PP: Quel message voulez-vous passer ?
P.H. : La Paix ne peut exister qu’au travers d’une grande exigence morale, sans céder à la facilité du conflit. L’absence d’investissements aujourd’hui pour le respect de la dignité des personnes est forcément productrice de conflits. Je suis un ardent partisan du multilatéralisme et je pense que la promotion de la solidarité est la condition du faire ensemble.

Propos recueillis par Édith Boulanger et Yves-Jean Gallas