L’Observatoire du droit des femmes revient sur le système sri-lankais avec la protection légale des femmes, tout en soulignant que les inégalités sociales, économiques et politiques importantes qui perdurent sont un obstacle pour leur mise en application réelle. Le Sri Lanka semble maintenant s’engager vers une politique de lutte contre les violences sexuelles, une hausse de l’alphabétisation et un taux moins élevé de mortalité infantile.
En septembre 2024, le triomphe électoral de l’alliance de gauche National People’s Power au Sri-Lanka, avec Janatha Vimukthi Permuna en tant que président et Harini Amarasuriya en tant que première ministre, représente un premier espoir pour les Sri-lankais. Cette élection s’est couplée d’une dissolution du Parlement en novembre 2024, à l’issue de laquelle le NPP a remporté 159 sièges sur 225 possible, suprématie encore confirmée lors des élections locales en mai 2025. Les priorités affichées par la nouvelle équipe dans cet Etat multireligieux sont la lutte contre la corruption, la mauvaise gouvernance, la justice sociale et l’éducation.
Cette élection ouvre une perspective pour les droits des femmes après un contexte historique sri lankais des plus violents et discriminants
La guerre civile au Sri Lanka a ravagé le pays de 1983 à 2009 et a fait plus de 100 000 morts
Après 26 ans de conflit, l’armée gouvernementale a réussi à reprendre le contrôle des terres. Toutefois, cette réussite a été faite dans un cadre de violence sans nom : des exécutions sommaires, des bombardements, des violences sexuelles et des disparitions forcées. Les familles des victimes la plupart tamoules réclament encore justice.
La crise politique de 2022, surnommée la révolution sri-lankaise ou Aragalaya, a mené à des manifestations de mars à juillet 2022 en raison d’une crise économique, d’une inflation et de coupures de courant aboutissant à la démission du président Gotabaya Rajapaksa et de son gouvernement.
Que dit le droit ?

La Constitution sri-lankaise inscrit à son article 12-2 l’interdiction de la discrimination fondée sur le sexe. Il est ajouté à son alinéa 3, que personne ne peut faire l’objet de restrictions dans ses déplacements ou ses entrées dans les établissements tels que les magasins, les restaurants, les hôtels ou les places publiques.
L’article 16-1 de la Constitution pose un problème, car celui-ci empêche le contrôle judiciaire des lois écrites et non écrites promulguées avant l’adoption de la Constitution. Celle-ci date de 1978, des lois de l’ère coloniale ainsi que des lois coutumières et traditionnelles restent discriminatoires à l’égard des femmes et des filles.
Une préoccupation importante quant à la législation concernant les droits des femmes, est la loi de 1951 sur le mariage et le divorce musulman. Même si la part de la population musulmane est de 10 % (69% boudhistes et 7 % chrétiens) cette loi établit une juridiction exclusive des tribunaux sur les mariages musulmans. Cette loi pose deux problèmes : premièrement, seuls les hommes musulmans sont éligibles aux fonctions juridiques et judiciaires et, deuxièmement, elle ne fixe aucun âge minimum légal pour le mariage. L’article 23 de cette loi dispose que le mariage d’une fille musulmane qui n’a pas atteint l’âge de 12 ans ne peut être enregistré, sauf si le Quazi de la région dans laquelle la fille réside juge nécessaire de l’autoriser. Cette disposition ne laisse aucune place au consentement de la fille. Ces dispositions permettent un mariage sans aucune limite d’âge.
Ensuite, il existe une absence totale de condamnation. En effet, durant la guerre civile de 1983 à 2009, de nombreuses violences sexuelles ont été commises, étant utilisées comme une méthode d’intimidation, de contrôle et de punition. Les responsables de ces violences vivent dans un cadre total d’impunité. Il n’existe pas de législation spécifique traitant des violences sexuelles liées au conflit, des délais de prescription sont prévus et donc les poursuites restent rares. Le 25 janvier 2002, la Cour suprême du Sri Lanka (décision ASA 37/003/02) a accordé pour la première fois réparation à une femme victime de viol en juin 2001 lors du conflit, même si les trois policiers présumés l’avoir violée étaient en liberté sous caution lors de cette condamnation.
Des normes culturelles toujours ancrées

Au nom des normes culturelles et des valeurs traditionnelles la violence intra familiale est tolérée afin de préserver l’honneur familial. Cette tolérance engendre une violence sexuelle et d’autres types de violence envers les femmes sri-lankaises. Au moins une femme sur cinq subirait des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire intime, avec un faible taux de poursuites et de condamnations. En outre, une étude de l’UNFPA de 2019 a révélé que 90 % des femmes ont déjà été victimes de harcèlement dans les transports publics.
Le faible dépôt de plaintes s’explique par la peur, une dépendance financière de la part des femmes, une absence de connaissances vis-à-vis des lois, la stigmatisation sociale et le traitement discriminatoire dans le système judiciaire et des forces de l’ordre.
Cette part de violence reste très importante pour les femmes marginalisées, notamment celles vivant dans les zones rurales.
Les femmes jouent un rôle primordial dans l’économie du pays, composant la majorité de la main-d’œuvre dans le textile et dans les plantations, mais leur revenu reste très limité tout comme leur représentation.
Selon la Banque mondiale, au Sri Lanka, seulement 33,1 % des femmes et des filles participent à la population active, contre 70,7 % des hommes et des garçons. Ce faible taux suggère que les femmes et les filles font face à des obstacles à la participation économique en raison de leur travail dans les secteurs informels.
Concernant la représentation des femmes au Parlement sri-lankais, celle-ci est passée de 4,8 % à 9,7 %, avec l’élection de 22 femmes parlementaires en 2024. Bien qu’ayant augmenté, ce taux reste très bas.
Bien que le taux d’alphabétisation des femmes adultes atteigne un niveau historique avec 92 %, une disparité éducative existe concernant les filles appartenant à des groupes marginalisés comme pour les travailleuses de plantations de thé. Seulement 53 % des filles travailleuses de thé terminent l’enseignement primaire, 24 % d’entre elles s’inscrivent dans l’enseignement secondaire et à peine 4 % finissent leurs études. D’autres inégalités persistent concernant les jeunes filles handicapées en raison d’un manque d’infrastructures, d’accessibilité et de moyens mis à disposition.
Les femmes ici comme ailleurs ne forment pas un groupe homogène : tout dépend de leur origine, leur culture, leur religion et leur emplacement géographique diffèrent. Les institutions sri-lankaises manquent de soutien envers les femmes hors régions urbaines.
Une volonté de changement ?

Le gouvernement sri-lankais veut améliorer les droits des femmes et les conditions de vie.
Pour cela, des modifications pénales ont été faites. Le viol, dont le viol conjugal, est puni d’une peine d’emprisonnement comprise entre sept et vingt ans selon l’article 364 du code pénal.
Ensuite, des plans d’action nationaux pour les femmes ont été mis en place : un premier plan d’action national pour les femmes, la paix et la sécurité (2023-2027) a été promulgué, visant à fournir une protection et une assistance afin de répondre aux besoins actuels des femmes. Par exemple, le plan vise à sensibiliser les fonctionnaires à l’égalité des sexes, à modifier les textes législatifs pour les rendre sensibles à la problématique hommes-femmes et à réviser les pratiques des institutions.
Un deuxième plan d’action national multisectoriel de lutte contre les violences sexuelles et sexistes pour la période 2024-2028 a également été lancé. Ce plan se compose de 13 secteurs principaux avec 5 sous-secteurs comme l’autonomisation des genres, la protection sociale ou l’éducation. Ce plan vise à mettre de nouvelles mesures en place pour traduire en justice les auteurs de violences sexuelles, mais aussi à appréhender la question en amont par des formations et des actions de sensibilisation.
Une nouvelle loi de 2024 sur l’autonomisation des femmes a été promulguée, elle prévoit l’introduction de mécanismes visant à donner effet aux obligations contractées par le Sri Lanka. Cette loi permet la création d’une Commission nationale indépendante pour les femmes, l’inclusion des dispositions en vue de la nomination d’une femme médiatrice chargée de garantir les droits des femmes et la création d’un Fonds national pour les femmes.
D’autres législations plus spécifiques ont été adoptées afin d’améliorer les droits des femmes. La loi de 2022 sur l’aménagement du territoire vise à garantir l’égalité des sexes et la non-discrimination en matière d’héritage foncier.
Une mobilisation populaire pour le changement des normes traditionnelles

Les femmes ont eu un rôle central durant la manifestation de l’Aragalaya en 2022. Les militantes ont fait porter leur voix sur les traditions patriarcales qui subsistaient et sur leurs luttes et leurs volontés de changement. Elles se rejoignaient dans des petites manifestations de quartier afin de faire de ces luttes pour les droits des femmes, une lutte nationale. Il reste à espérer que l’élection du nouveau président insufflera des avancées réelles via une nouvelle génération de politiques ou les femmes prendront toute leur place.
En savoir plus
Sri Lanka. Parlement. Données historiques sur les femmes
Parline UIP. Données mondiales sur les parlements nationaux
Sri Lanka – Filles, Pas Epouses
Girls Not Brides : Le Partenariat Mondial pour la Fin du Mariage des Enfants
Sri Lanka : la dignité retrouvée des cueilleuses de thé des Hautes-Terres
Guillaume Delacroix
Géo, 16 mai 2026 (Abonné.e.s)
Au Sri Lanka, la natalité en chute libre depuis la crise économique
Sophie Landrin
Le Monde, 11 mai 2026 (Abonné.e.s)
La dette : fardeau pour les femmes
JLMFI
Le Club de Mediapart, 10 avril 2026
« Une torture qui ne s’arrête jamais » : les violences sexuelles du passé restent impunies au Sri Lanka
Nations Unies, 13 janvier 2026
Sri Lanka. Le rapport du HCDH doit inciter le gouvernement à agir afin d’établir les responsabilités quant aux violences sexuelles liées au conflit
Amnesty International, 16 janvier 2026
ACCOUNTABILITY FOR CONFLICT- RELATED SEXUAL VIOLENCE IN SRI LANKA. “WE LOST EVERYTHING – EVEN HOPE FOR JUSTICE”
OHCHR (Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights), 2026
Des manifestations de rue au Parlement : le renouveau du féminisme de gauche au Sri Lanka. Le féminisme de gauche dans et après l’Aragalaya
DE SAYRAH Amalini, KODIKARA Chulani
ESSF (Europe Solidaire Sans Frontières), 24 décembre 2025
Sri Lanka : Le piège de la microfinance, l’exploitation des femmes et ses conséquences
La Via campesina, 14 novembre 2025
Au Sri Lanka, les femmes au cœur du renouveau démocratique
Courrier international, 1er juin 2025 (Abonné.e.s)
Vidéo. Sri Lanka : Des femmes tamoules en attente de justice
HRW, 20 mai 2025, 51 »
Au Sri Lanka, un hôtel brise les codes avec un personnel 100 % féminin
Géo, 1er mai 2025
Examen de Sri Lanka au CEDAW : les normes culturelles, l’accès des femmes à la justice et les violences envers les femmes sont au cœur du dialogue
Nations Unies, 14 février 2025
Des conditions dignes pour les cueilleuses de thé du Sri Lanka
L’Évènement syndical, 7 novembre 2024
Sri Lanka, un pays hanté par les disparitions forcées
OHCHR (Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights),, 21 mai 2024
Femme et défenseure des droits : Sandya Eknaligoda, portrait d’une combattante
ACAT, 7 mars 2024
Au Sri Lanka, les femmes premières victimes du FMI et de la microfinance
Balasingham Skanthakumar , Amali Wedagedara , Nalini Ratnarajah , Maxime Perriot
CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), 26 février 2024
Sri Lanka. Le gouvernement doit garantir l’accès à une alimentation adéquate pour toutes les femmes enceintes ou allaitantes
Amnesty International, 13 juillet 2023
La dette, nouvelle forme de travail des femmes
Isabelle Guérin, Directrice de recherche à l’IRD-Cessma (Université de Paris), affiliée à l’Institut Français de Pondichéry, Institut de recherche pour le développement (IRD) ; Elena Reboul, Post-doctorante, Centre d’études de l’emploi et du travail, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) ; Timothée Narring, ethnographe et sociologue de l’endettement des milieux populaires, Cessma, Université Paris Cité
The Conversation, 8 mai 2023
Les refuges pour femmes au Sri Lanka sont un appui pour les survivantes de violences basées sur le genre
ONU FEMMES, 22 novembre 2023
Où est Prageeth ? Treize ans de lutte pour obtenir justice
Amnesty International, 24 janvier 2023
Appel urgent des féministes sri-lankaises pour faire face à la crise humanitaire provoquée par l’effondrement économique du Sri Lanka
Feminist movements and individuals (Sri Lanka)
ESSF (Europe Solidaire Sans Frontières), 5 avril 2022
Vidéo. Sri Lanka – Droits des femmes
PADEM ONG, Youtube, 16 décembre 2022
Le fardeau de la dette : Les femmes et la crise économique au Sri Lanka
Sarala Emmanuel
CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), 14 décembre 2022
La radio communautaire : un outil pour le féminisme dans les zones rurales du Sri Lanka
Capire, DE SILVA Anuka
ESSF (Europe Solidaire Sans Frontières), 26 septembre 2022
Sri Lanka : avec la fermeture des services essentiels de protection, les survivantes de violence basée sur le genre sont en danger
UNFPA, 19 septembre 2022
Le système de santé du Sri Lanka, autrefois robuste, est sur le point de s’effondrer en raison de la crise, et les femmes enceintes en paient le prix
UNFPA, 8 août 2022
Étranglé, le Sri Lanka accepte que de jeunes femmes puissent travailler à l’étranger
Sébastien Farcis
RFI, 21 juin 2022
Arabie saoudite. Des dizaines de Sri-Lankaises sont détenues à tort depuis des mois en raison du système abusif de la kafala
Amnesty International, 15 avril 2021
“Life and blood” of our country, but we only have debt
Daily FT, 4 mars 2020
Liban. Quand les travailleuses domestiques s’approprient les mots des maîtres
Micheline Tobia
OrientXXI, 29 octobre 2019
Ces femmes qui risquent tout pour retrouver leurs proches
Amnesty International, 30 août 2019
Arabie saoudite : La résistance quotidienne des travailleuses domestiques migrantes
Kimaya de Silva
Equal Times, 24 janvier 2018
Vidéo. Sri Lanka : salariées « garanties sans grossesse »
France Info, 23 mai 2018, 4’54
Recruiters order Sri Lankan women to take birth control before working in Gulf
Sophie Cousins
The Guardian, 6 April 2018
Au Sri Lanka, les femmes peuvent désormais acheter de l’alcool
Marie Colmant
France Info, 16 janvier 2018
Quatre-vingt-dix pour cent des Sri-Lankaises victimes de harcèlement sexuel dans les transports en commun
UNFPA, 8 mars 2017
Au Sri Lanka, les veuves de guerre craignent viols et abus sexuels
L’Express, 18 décembre 2013
Les Sri Lankaises se voient interdire l’accès aux postes de domestiques à l’étranger
FRANCE24, 25 janvier 2013
Arabie saoudite : une employée de maison décapitée en violation des normes internationales
Amnesty International, 9 janvier 2013
Trans-territoire. Repenser le lieu par les pratiques spatiales de populations en position de minorité
Nadine Cattan
L’Information géographique, 2012/2, Vol. 76, pp. 57-71
Sri Lanka : Women’s Insecurity in the North and East
Crisis Group, 2011
Les abus contre les travailleuses domestiques sri lankaises au Liban
Lina Abu-Habib
In Christine Verschuur et Fenneke Reysoo, Genre, nouvelle division internationale du travail et migrations, Cahiers Genre et Développement, n°5, Genève, Paris : EFI/AFED, L’Harmattan, 2005, pp. 163-169


