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Javier Milei au pouvoir en Argentine : une menace pour les droits des femmes

Droits reproductifs et santé sexuelle, Mariages d’enfants, forcés, mutilations génitales, Violences basées sur le genre

Lors de son discours au forum économique mondial à Davos, le 23 janvier 2025, Javier Milei a défini le féminisme comme « un wokisme, un régime de pensée unique, soutenu par différentes institutions dont le but est de criminaliser la dissidence ». Ce discours se situe dans la droite ligne de sa campagne présidentielle. Durant celle-ci, il multiplia une communication violente à l’encontre des femmes, accompagnée de discours et publications à caractère sexiste et haineux. Le 10 décembre 2023, Javier Gerardo Milei est élu président de la Nation argentine. Son arrivée au pouvoir va bouleverser la promulgation de lois en faveur de l’évolution des droits des femmes.

Le contexte

L’Argentine est encore marquée par les violations des droits humains perpétrées durant les sept années de la dictature (1976 à 1983) de Jorge Rafael Videla puis de Roberto Eduardo Viola. Cette dictature se caractérisait par une répression extrême des opposants et une violation importante des droits de l’homme. Les tortures et disparitions forcées ont laissé de profondes séquelles en Argentine. Aujourd’hui encore, de nombreux enfants recherchent leur identité grâce à la mobilisation de Las Abuelas de la Plaza de Mayo.

À partir du retour de la démocratie en 1984, de nombreuses mesures ont été prises et des institutionsnont été créées afin de pallier le manque et l’atteinte aux droits commis durant la dictature. En 1987, Raul Alfonsin créa le Sous-secrétariat des femmes dépendant du Secrétariat du développement humain et de la famille. Ce sous-secrétariat fut la première institution de genre de l’Etat argentin visant à promouvoir l’égalité entre hommes et femmes en promulguant des mesures.

Depuis les mesures pour améliorer les droits des femmes se sont multipliées, les institutions ont évolué et la détermination de la société civile a constitué un véritable contre-pouvoir pour lutter contre les inégalités.

Toutefois, l’élection du libéraliste Milei remet en cause toutes ces améliorations. L’observatoire du droit des femmes revient sur l’arrivée au pouvoir de Javier Milei annulant des politiques publiques liées aux droits des femmes et mettant à mal des décennies de lutte pour ces droits.

Que disait le droit avant Milei ?

Une avancée de la protection des droits des femmes depuis la fin de la dictature

Tout d’abord, l’article 75-23 de la Constitution d’Argentine confère au Congrès le pouvoir de légiférer et promouvoir des mesures d’actions positives pour garantir l’égalité réelle des chances concernant les femmes. Cette disposition constitutionnelle a permis l’adoption d’importantes lois visant à favoriser l’égalité des droits en faveur des femmes.

La révision du code pénal argentin en 2012 dans son article 80 a ajouté le féminicide comme infraction spécifique passible d’une peine pouvant aller jusqu’à la perpétuité. Le code condamne de manière aggravée les homicides liés à la violence basée sur le genre. De pair avec cette révision, une loi a été adoptée en 2018 relative aux réparations économiques pour les enfants des victimes de féminicide.

Ensuite, de nombreuses lois ont permis une évolution claire dans le système argentin : la loi de protection à l’égard des femmes pour prévenir les violences à l’encontre de celles-ci, la loi pour l’éducation sexuelle pour tout élève dans les établissements publics et privés, la loi Olimpia contre la violence numérique de genre ou encore la loi Micaela instaurant une formation obligation de genre pour les agents de la fonction publique.

En décembre 2020, grâce aux mouvements féministes, la loi 27 610 est promulguée légalisant l’avortement jusqu’à la 14ème semaine. Cette loi marque une étape importante après des années de lutte.

De surcroît, des mesures ont également été mises en place comme la ligne 144 gratuite permettant d’être écouté et informé sur les procédures de dépôt de plainte et les moyens dont les femmes disposent, depuis n’importe quelle partie du territoire argentin.

En 2019, l’Institut national des femmes est remplacé par le ministère des Femmes, des genres et des diversités. Ce ministère a été créé pour aborder les problématiques à l’égard de la violence de genre et pour promouvoir l’autonomie complète des femmes. Ce ministère a notamment permis le lancement du programme Acercar Derechos pour faciliter l’accès aux droits des femmes.

L’ensemble de ces dispositions ont permis une claire amélioration des droits de la femme dans leur quotidien et une meilleure prise en considération des violences faites à leur encontre.

L’arrivée au pouvoir de Javier Milei : une diminution drastique des mesures en faveur du droit des femmes

Dès son investiture, Javier Milei a pris des mesures visant à réduire les droits des femmes. Le 10 décembre 2023, la première mesure adoptée par Javier Milei a été de supprimer le ministère des Femmes, des genres et des diversités. Il a rétrogradé ce ministère comme un sous-secrétariat d’Etat fragmentant la coordination, la responsabilité et les effectifs de cet ancien ministère.

Cette rétrogradation engendre une baisse importante du budget alloué aux politiques publiques luttant contre les violences sexistes et les programmes sociaux. Certains plans nationaux et mécanismes ont donc été abandonnés ou réduits par manque de subvention. Par exemple, concernant le Programma Acompañar, Javier Milei a souhaité interdire cette politique visant à fournir une aide économique, équivalente à un salaire minimum, aux femmes et enfants en situation de violence de genre. Toutefois, la Cour fédérale a interdit au gouvernement de Javier Milei de supprimer ces politiques en faveur des femmes. Malgré cette décision, des conditions ont tout de même été ajoutées au programme visant à durcir l’accès à ce programme. Par exemple, il est maintenant nécessaire de fournir une accréditation de situation à risque pour la violence basée sur le genre délivré par un dispositif officiel local et le rapport judiciaire obtenu suite à la plainte. De même, depuis l’arrivée de Milei, les paiements sont discontinus, et l’accompagnement est passé de six à trois mois.

Cette réduction a lieu dans un contexte important de violence à l’encontre des femmes avec 267 féminicides en 2024, environ toutes les 37 heures un féminicide est commis.

Ensuite, Javier Milei a décidé de démanteler les mécanismes et de suspendre les crédits budgétaires et le nombre de fonctionnaires du plan national de prévention des grossesses non désirées chez les adolescentes. Ce démantèlement a lieu alors même qu’une baisse importante des taux de grossesse chez les adolescentes passant de 49.2 % à 27% entre 2018 et 2021 a eu lieu avant l’investiture de Milei.

De plus, les réformes législatives récemment adoptées sous Javier Milei par voie de décrets exécutifs ont fortement restreint les droits des femmes comme la dissolution de 81 centres d’accès à la justice. Ils étaient très utiles pour les femmes dans les zones rurales. Lorsqu’elles étaient victimes, les centres les aidaient dans leurs démarches pour le dépôt de plainte, d’accès aux avocats ou aux démarches administratives.

Ainsi, les lois favorisant les droits des femmes sont fortement restreintes voire supprimées depuis l’arrivée de Javier Milei.

Ces restrictions ne sont pas arrivées à terme. En effet, l’administration de Milei cherche aujourd’hui également à abroger les mesures telles que la notion de féminicide dans le code pénal, la parité entre les sexes dans les listes électorales, les quotas de main-d’œuvre pour les minorités sexuelles. Elle souhaite amender le code pénal pour alourdir les sanctions en cas de fausse déclaration dans le contexte de violence de genre. Cet amendement aurait forcément un effet dissuasif chez les femmes qui chercheraient à se protéger et à ne pas engendrer de nouvelles accusations envers elles.

Aujourd’hui, la politique de Javier Milei représente un véritable danger pour les femmes.

Une inégalité salariale entre les femmes et les hommes

Les inégalités économiques entre les hommes et les femmes persistent en Argentine. Les femmes sont sous représentées dans le marché du travail dans les domaines de la justice, de la politique étrangère, la vie politique et publique. Seuls 30.8% des ministères du gouvernement sont dirigés par des femmes et aucune femme n’est actuellement gouverneure en Argentine sur vingt-quatre gouverneurs. Elles sont également sous représentées dans les secteurs privés à haut salaire tels que l’industrie avec seulement 25.5% d’emploi féminin, alors que les femmes surpassent les 95.2% dans le secteur domestique représentant l’un des salaires les plus bas de l’ensemble du marché du travail.

La parité des revenus entre les hommes et les femmes est une des principales inégalités économiques affectant les femmes. En moyenne, les femmes reçoivent un revenu inférieur à 27.7 % à celui des hommes pour un même travail. Ce taux stagnait à 25% avant l’arrivée de Milei.

Ces écarts témoignent d’une inégalité profonde et quotidienne dans le système argentin.  À cet écart s’ajoute les suppressions des programmes tels que la Moratoria Previsional (-16.8%), le programme d’accompagnement (-87.6%) ou encore du programme Potenciar Trabajo (-81%) visant à contribuer à l’emploi de projets socio-travailleurs.

En démantelant des programmes sociaux, Javier Milei place les femmes dans une situation de vulnérabilité supplémentaire.

Une vulnérabilité supplémentaire pour les femmes autochtones

L’Argentine compte aujourd’hui 39 communautés autochtones reconnues par l’Etat comme les Mapuches, les Diaguitas ou les Qom. Chaque communauté détient sa propre langue, ses propres traditions et est sur un territoire géographique précis. La population autochtone en Argentine compterait entre 600 000 individus et 2.6 millions. Cette population vit dans une situation de vulnérabilité, et les femmes autochtones encore plus.

Elles font face à des formes persistantes de discrimination fondée sur le genre, l’origine ethnique, la pauvreté et la situation géographique.

Des expulsions et des conflits territoriaux touchant les communautés autochtones ont des effets disproportionnés chez les femmes mettant en danger leur autonomie. Elles font face à de nombreux obstacles et ne sont que très peu représentées dans la prise de décision au sein des communautés. Elles sont également touchées par un manque d’accès aux soins, à l’éducation et à l’assainissement, vivant parfois dans des coins reculés.

Une lutte continue sous l’impulsion du mouvement féministe argentin 

Les femmes argentines ont démontré une détermination inébranlable à conquérir leurs droits. Cette volonté a été marquée par des combats acharnés pour l’égalité influençant aujourd’hui le statut des femmes.

Ces différents mouvements, initiés par des femmes, témoignent de leur réussite par les luttes qui ont été menées. Las Abuelas de la Plaza de Mayo sont un symbole de résistance et de courage, le mouvement féministe « Ni Una Menos » est une référence sur la scène internationale du féminisme et « la marea verde » mouvement luttant pour le droit à l’avortement.

Le mouvement « Pas une de Moins » s’est immiscé dans toute l’Amérique latine. Cette manifestation a eu lieu pour la première fois, le 3 juin 2015, dans plus de cent villes en Argentine afin de dénoncer les féminicides. Cette manifestation a été la plus suivie en Argentine. Par ce mouvement, des millions de femmes sur l’ensemble des continents ont manifesté pour lutter contre un système protégeant et normalisant la violence faite aux femmes.

Avec l’arrivée de Javier Milei, de nombreuses manifestations se sont déroulées pour dénoncer sa politique régressive sur les questions touchant aux droits des femmes, sur la diminution de l’information publique et des projets de réforme fiscales. Ainsi, le 9 mars dernier, des milliers de femmes ont manifesté pour dénoncer les violences, les discriminations et les inégalités à l’encontre des femmes. Pour la première fois, les syndicats ont décidé de protester le 9 mars, au lieu du 8 mars, la Journée internationale des droits des femmes, pour assurer un impact réel dans les espaces de travail permettant de visibiliser de manière plus effective la lutte pour le droit des femmes.

En Argentine, au Salvador et au Chili, la montée du conservatisme engendre un recul pour le droit des femmes. Ces droits avaient connu de réelles évolutions avec l’arrivée des démocraties survenues après de longues périodes de dictatures. Partout où les conservatismes émergent, les droits des femmes sont les premiers à reculer.

En savoir plus

L’Observatoire de l’égalité des genres de l’Amérique Latine et de la Caraïbe

Examen de l’Argentine au CEDAW : des inquiétudes sont notamment exprimées face au revirement institutionnel observé à partir de 2024 avec la suppression des mécanismes spécialisés dans le genre, et face à la sous-représentation des femmes
Nations Unies, 10 février 2026

Argentine : Réflexions, résistance et violations des droits humains dans le contexte de la crise politique régressive de Milei
HIC

Argentine – Mandat Milei : le démantèlement radical des droits sociaux 
Maricel Rodriguez Blanco, sociologue et politiste, vice-présidente du comité de recherche en sociologie politique (RC18) de l’Association internationale de sociologie (ISA), membre de @Reddepolitologas et de l’association Marianne de femmes franco-argentines
In Droit à l’avortement en Amériques. Résistances, régulations et perspectives politiques, Fondation Jean Jaurès, 25 septembre 2025

Les féministes argentines, une décennie après la révolte des “pibas”
Paula Lenguita
Contre Temps, 16 juin 2025

« Ni Una Menos » : Origines et processus en Argentine
Emilse Saavedra
Ligue Internationale Socialiste, 5 juin 2025

L’Argentine, «un terrain d’essai» pour restreindre le droit à l’avortement, selon Amnesty International
Entretien avec Mariela Belski, avocate et directrice d’Amnesty International en Argentine
RFI, 31 mai 2025

Vidéo. En Argentine, la difficile résistance féministe face aux attaques de Milei
AFP, Youtube, 6 mars 2025, 12’23

Les féministes argentines face à la contre-attaque misogyne
Agustina Ordoqui
Les Glorieuses, 3 juin 2024

Amérique latine : la vague verte peut-elle virer au rouge ?
Maya Laurens
Fondation Jean Jaurès, 10 avril 2024

«Ni Una Menos», la manifestation latino-américaine qui a précédé MeToo
Celeste del Bianco, el Diario (Argentine)
Le Temps, 8 mars 2023 (Modifié le 7 mars 2024)

Audio. Série :  Argentine, à la recherche des 500 bébés volés. Épisode 1/2. Le combat d’une grand-mère
Une histoire particulière, France Culture, 3 septembre 2022, 28′

Audio. Série :  Argentine, à la recherche des 500 bébés volés. Épisode 2/2. Le 64ème enfant retrouvé
Une histoire particulière, France Culture, 4 septembre 2022, 28′

La longue lutte de l’Argentine pour la légalisation de l’avortement
Virginia Tognola
L’Internationale progressiste, 5 mars 2021

L’Argentine légalise l’avortement, une victoire historique !
Amnesty International, 29 décembre 2020

Vidéo. La nouvelle vague féministe argentine, de #NiUnaMenos à la lutte pour le droit à l’avortement
Révolution permanente, Youtube, 25 novembre 2019, 17’58

Contre les violences patriarcales : #MeToo et #NiUnaMenos, voix des Amériques
Delphine Lacombe
In Résister aux normes et se confronter au backlash : genre et sexualité dans les Amériques, ORDA, L’Ordinaire des Amériques, n° 224, 2019

[//www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2019/08/the-green-wave/]La vague verte. Défiler pour la légalisation de l’avortement en Argentine
Amnesty International, 8 août 2019

Site officiel des grand-mères de la Place de Mai

Vidéo Institutionnel des Grand-Mères de la Place de Mai 2016
Abuelas de Plaza de Mayo, Youtube, 21 novembre 2017, 12’19

Les Argentines, fer de lance du féminisme sud-américain
Christine Legrand
Le Monde, 9 mars 2017

« Le féminisme est un antifascisme »: Luciana Peker, fondatrice du mouvement « Ni una menos » en Argentine
Florencia Valdes
TV5 Monde, 14 mai 2026

Portrait d'une argentine engagée
Ofelia Fernández, femme politique et militante féministe

Née en 2000 à Buenos Aires, Ofelia Fernández est devenue l’une des figures les plus emblématiques de la nouvelle génération féministe argentine.

Engagée dès l’adolescence dans les mouvements étudiants, elle se fait connaître en 2018 lorsqu’elle intervient devant le Congrès pour défendre la légalisation de l’avortement, alors qu’elle n’a que 18 ans. À 19 ans, elle est élue députée de la ville de Buenos Aires, devenant l’une des plus jeunes parlementaires d’Amérique latine.

Figure de la « marea verde », le mouvement ayant porté la conquête du droit à l’avortement en Argentine, elle défend également l’égalité femmes-hommes, la justice sociale et les droits des jeunes. Aujourd’hui, elle continue de dénoncer les reculs des droits des femmes et de porter la voix d’une génération mobilisée pour préserver les acquis féministes.