Note de Lecture : « Le Prophète et la pandémie » : histoire du « jihadisme d’atmosphère » par Gilles Kepel

L’affrontement entre ces deux axes traverse toute la région : en Syrie, au Liban, en Libye, au Yémen, jusque dans la Corne de l’Afrique ou au Sahel. Alors que le régime iranien, en proie à un déficit de légitimité intérieure et à une crise économique renforcée par les sanctions américaines, a levé le pied, c’est la Turquie qui s’est montrée la plus entreprenante en 2020. Erdogan a été présent sur presque tous les fronts militaires de son pourtour : Syrie, Libye, Irak, Méditerranée orientale, Asie centrale (Haut-Karabakh).

L’islam comme instrument politique
Parallèlement, le président turc use de l’islam comme d’un instrument de politique étrangère, dénonçant l’oppression des musulmans dans le monde en général – sauf en Chine, partenaire privilégié d’Ankara –, et en France en particulier. Pour Gilles Kepel, Erdogan a deux objectifs : en finir avec l’héritage kémaliste en Turquie, dont le credo laïque était inspiré de la révolution française ; et s’ériger en « commandeur des croyants » dans le monde, tout comme l’ayatollah Khomeiny avait cherché à le faire en promulguant une fatwa condamnant à mort l’écrivain Salman Rushdie en 1989 pour apostasie.

Déjà en butte à la France en Libye, en Méditerranée orientale et au Haut-Karabakh, Erdogan fait de la France de Charlie Hebdo et d’Emmanuel Macron sa cible privilégiée à l’automne 2020, le premier à cause des caricatures du Prophète, republiées à l’occasion de l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015, le second à cause du projet de loi sur le séparatisme, qui met lieux de culte, associations et religieux, notamment turcs, sous surveillance. En lançant l’anathème contre Charlie et la France, début septembre, Erdogan aurait donc créé une « atmosphère » favorable au passage à l’acte djihadiste. La séquence des trois attentats (Paris en septembre, Conflans-Sainte-Honorine et Nice en octobre) ayant frappé la France serait la démonstration du djihadisme viral décrit où chaque acte inspire le suivant.

Djihadisme de contagion
Ce djihadisme de contagion est le cauchemar des gouvernants et des services de renseignement. Il est le propre d’une ère où les frontières sont abolies et où les réseaux sociaux servent d’accélérateurs aux discours de haine. Il est loin le temps où Kepel débutait sa carrière par l’assassinat d’Anouar Al-Sadate, le président égyptien tué par un commando islamiste en 1981. Le djihadisme est désormais un phénomène quadragénaire : aux « moudjahidine » accourus au secours des Afghans contre l’envahisseur soviétique, ont succédé la multinationale terroriste d’Al-Qaida, puis le djihad « réticulaire » (en réseau) de l’Etat islamique. Le « jihadisme d’atmosphère » est la quatrième génération du djihad. Kepel les a toutes décrites et analysées.