Nadia Daam : «Je veux pouvoir dire à ma fille que le cyber-harcèlement peut être puni»

Deux des cyber-harceleurs présumés de la journaliste vont passer devant le tribunal correctionnel le 5 juin. L’enquête a permis d’identifier sept personnes. Contactée par BuzzFeed News, la journaliste souhaite faire de son cas, une jurisprudence.

Article publié sur buzzfeed , le 29 05 2018

En novembre 2017, la journaliste Nadia Daam, cible d’une violente campagne de cyber-harcèlement, annonce qu’elle va porter plainte. Sept mois plus tard, l’affaire arrive devant la justice. Le 5 juin, deux des harceleurs présumés comparaîtront devant la 30e chambre du tribunal correctionnel de Paris, indique à BuzzFeed News Eric Morain, l’avocat de la chroniqueuse, confirmant une information du Parisien. Il salue «une enquête extrêmement bien menée par la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), avec la coopération de la plupart des fournisseurs d’accès et des réseaux sociaux, qui ont pu donner des informations précieuses».

En tout, l’enquête a permis d’identifier sept personnes. L’avocat explique que quatre dossiers ne concernant pas les juridictions parisiennes ont été transmis aux différents parquets territorialement compétents. «À charge pour les parquets de les poursuivre; on espère qu’ils seront aussi attentifs à ces faits que celui de Paris», commente-t-il.

Harcèlement suite à une critique du forum 18-25

Nadia Daam qui travaille notamment pour l’émission 28 minutes sur Arte et pour Slate, a longtemps utilisé Twitter pour partager ses analyses et ses coups de gueule sur l’actualité. À de nombreuses reprises, elle a dû affronter une pluie de messages haineux ou insultants. Mais la vague la plus dure a fait suite à sa chronique du 1er novembre 2017.

À l’époque, deux militants féministes sont harcelés après avoir lancé un «numéro anti-relou». Les responsables : des internautes qui s’organisent notamment sur le forum Bla-bla 18-25 du site jeuxvideo.com, d’où ont déjà été lancés plusieurs «raids» contre des féministes. Au micro d’Europe 1, Nadia Daam qualifie le forum de «poubelle à déchets non-recyclables d’Internet» et tacle la «bêtise crasse» et la «malveillance» des harceleurs. Durant des semaines, elle reçoit des tweets insultants, des injures à connotation sexuelle mais aussi des menaces de viol, de mort, des photomontages. Les cyber-harceleurs tentent de hacker ses comptes de réseaux sociaux et sa boite mail. Ils menacent également sa fille. Une nuit, quelqu’un frappe violemment à la porte du domicile de la journaliste.

Interrogée par BuzzFeed News, Nadia Daam explique ne pas avoir hésité à porter plainte : «Europe 1 m’a dit tout de suite dit qu’il ne fallait pas en rester là. Ils m’ont vraiment soutenue. Au commissariat, les policiers ont pris les faits au sérieux, ils m’ont dit qu’il ne fallait pas que ça reste impuni.»

Un photomontage à partir d’une victime de Daech

Sur les trois dossiers parisiens, un premier concernait un mineur qui, toujours selon l’avocat, est passé devant le délégué du procureur et a écopé d’un rappel à la loi :
«Dans son cas, c’est l’ordinateur de famille qui a été identifié. Toute sa famille a été placée en garde à vue. Deux jours après, voyant l’ampleur que ça prenait, il a fini par dire à son père que c’était lui.»

Les deux dossiers restants sont ceux qui vont passer devant le tribunal correctionnel de Paris le 5 juin, l’un pour «menace de commettre un crime» et l’autre pour «menace de mort». Eric Morain précise : «Ce dernier est celui qui nous importait principalement, parce que c’est lui qui avait réalisé un sinistre montage, diffusé sur Twitter, où l’on voyait le visage de Nadia Daam sur une photo d’égorgement de Daech.» La sanction pour ces faits peut aller jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.

Facebook: video.php / Via Nadia Daam a notamment raconté son harcèlement sur le plateau de Quotidien.Une affaire qui choque

«Ce qu’on a voulu mettre en exergue ce sont les menaces et les menace de mort»

Sept personnes, cela peut sembler peu en comparaison de toutes celles qui ont pu contribuer à la campagne de haine contre la journaliste. «Ça correspond quand même aux comptes qui nous paraissaient les plus importants», indique l’avocat qui précise que la plainte visait avant tout les menaces.

«Nous ne sommes pas sur l’injure et la diffamation. Ce qu’on a voulu mettre en exergue ce sont les menaces et les menaces de mort. Nadia Daam a été fortement harcelée et ce qui l’a profondément marquée ce sont déjà ces messages-là.

Je trouve qu’il est important de souligner le principe de réalité, qui est complètement évacué au prétexte qu’on est derrière un écran. On oublie qu’à destination de ces messages, il y a des vrais gens qui les reçoivent en pleine face. Ce principe de réalité va leur revenir en boomerang car ce seront eux, en chair et en os, qui seront à la barre du tribunal. Tout ça n’est pas virtuel !»

Pour Nadia Daam, l’enjeu est de voir ses cyber-harceleurs condamnés :

«Je veux pouvoir avoir une discussion avec ma fille et lui dire : “Tu vois, heureusement, quelqu’un peut être puni quand il fait ce genre de choses”. Elle est sensibilisée à la question du harcèlement à l’école, mais elle a grandi avec l’idée, qui est vraie, que ça reste impuni la plupart du temps. Je voudrais pouvoir lui dire que, parfois, on gagne.»

La journaliste constate qu’elle a aussi «envie de voir à quoi ils ressemblent. Et puis j’ai envie que ça fasse jurisprudence, que ça dissuade de refaire la même chose à d’autres femmes».

«Le harcèlement, cyber ou non, est quelque chose qui est très souvent minimisé»

Ce n’est pas la première fois qu’une journaliste est ciblée par un raid, mais la violence des attaques choque. Largement relayée par les médias, l’affaire permet de mettre sous le feu des projecteurs la question du cyber-harcèlement. Ce dont se félicite Nadia Daam :

«J’ai plein de gens à qui je parlais de cyber-harcèlement et qui m’ont dit que c’est au moment de cette affaire-là, quand ils ont vu les captures d’écran, qu’ils ont enfin compris la réalité de ce phénomène et qu’ils ont arrêté de le minimiser.

Le harcèlement, cyber ou non, est quelque chose qui est très souvent minimisé. On te dit : “Ça va, c’est des mecs qui sont dans leur cave, ils ont douze ans, c’est pas méchant”. Quand tu montres des captures d’écran de mecs qui expliquent comment ils vont violer ton cadavre devant ta fille et après lui pisser dessus, ça rend la chose très concrète. J’ai l’impression que cette affaire a contribué à donner une réalité à ce phénomène.»

Nadia Daam espère donc, en cas de condamnation, que cela puisse «dissuader ceux qui ont caressé le projet de participer à ce genre de chose et les faire réfléchir.» Mais la journaliste ne voit pas pour autant ses cyber-harceleurs pris de remords. «Ils ont un sentiment d’impunité tellement fort. Ils nient totalement le pouvoir de la justice, le fait qu’il puisse y avoir une enquête. Ils sont persuadés de ne pas être dans leur tort et que je fais tout ça pour ma promo personnelle.»

Twitter «me rendait malade»

Lasse, Nadia Daam a finalement abandonné Twitter. «Ça me rendait malade. Physiquement, mentalement. Ça n’allait pas du tout. Je me suis dit : “Mais pourquoi tu t’infliges ça en fait ?” Ça ne m’apportait plus rien.» Elle pointe la responsabilité de la plateforme américaine, connue pour son incapacité à mettre en place une réponse sérieuse au cyber-harcèlement qui se déroule sous ses yeux.

Et si le photomontage avec la tête de la journaliste sur le corps d’une victime de Daech, a bien été effacé, d’autres contenus sont toujours visibles. «Ils ont laissé des trucs en ligne horribles. J’ai eu d’autres épisodes de cyber-harcèlement et il n’y a jamais eu de modération», décrit la journaliste, amère.

Contact Marie Kirschen at marie.kirschen@buzzfeed.com.